L’opérateur telecom SFR, filiale d’Altice de Patrick Drahi, a finalement renoncé à son ambitieux projet de déployer la fibre – via ses propres ressources et sans argent public – sur l’intégralité du territoire français.  

Un projet pharaonique qui ne verra finalement pas le jour. Après avoir annoncé au cœur de l’été le déploiement de la fibre sur l’ensemble du territoire français, SFR s’est heurté au principe de réalité et a dû renoncer à cet ambitieux dessein. Car si la volonté est louable, la mise en place de ce chantier colossal a rapidement viré au casse-tête pour l’état-major du meilleur ennemi d’Orange. Car le groupe de Patrick Drahi envisageait de faire « cavalier seul », foulant ainsi aux pieds l’architecture des déploiements mise en œuvre depuis plusieurs années dans le cadre du plan France Très Haut Débit.  En outre, ce projet avait également déclenché les courroux des pouvoirs publics locaux et des collectivités mais également soulevé pléthore de questions sur sa rentabilité, Altice ayant traversé une grosse zone de turbulences sur les marchés (le titre a perdu près de 50% de sa valeur depuis le mois de novembre) après des résultats trimestriels décevants.  Des atermoiements qui ont conduit Patrick Drahi à « requalifier » ses priorités, œuvrant notamment à une refonte de la direction de SFR et à la réduction d’une dette qui suscite le scepticisme des analystes.


Un enterrement de « première classe » acté par Alain Weill, nouvel homme fort de l’opérateur lors d’une audition devant la Commission des Affaires économiques de l’Assemblée Nationale ce matin. S’il continue de trouver cette idée intéressante, le dirigeant reconnaît néanmoins qu’elle a cristallisé beaucoup d’incompréhension entre les différentes parties prenantes du dossier. « C’est vrai que c’était un projet cohérent. Il rencontre certaines difficultés parce qu’on a besoin de la collaboration des collectivités locales ». Avant d’asséner le coup de grâce du projet, le requalifiant sous un « autre format ». « Avec Patrick Drahi qui a une relation de longue date avec les collectivités locales, on a décidé récemment d’aller sur un modèle plus traditionnel à travers les appels d’offres, à travers les RIP [Réseaux d’initiative publique], à travers une collaboration avec les collectivités locales puisque ce projet d’y aller seul ne rencontre pas le soutien des collectivités locales ». Fin de citation.

50 milliards de dettes

Un camouflet pour le « rouleau-compresseur » SFR qui, s’il peut se targuer de prestigieux faits d’armes (droits de la Ligue des champions par exemple), doit désormais faire face à la défiance des marchés, comme évoqué en préambule, et dont le niveau de dette interroge (Altice, maison-mère de SFR cumule 50 milliards de dette). Un chiffre « relativisé » par le directeur financier du groupe en personne, Dennis Okhuijsen, dans les colonnes des Echos à la fin du mois de novembre.  « Certes, 50 milliards est un chiffre important, en valeur absolue, mais nous avons des actifs très solides, et nous pouvons donc largement supporter ce niveau de dette. Ceux qui s’émeuvent ou s’inquiètent sont essentiellement en France, car aux Etats-Unis, par exemple, ce débat n’existe pas et on a l’habitude d’avoir des groupes endettés comme nous ou plus que nous ».

Une réponse qui ne semble pas vraiment convaincre les analystes, comme Stéphane Beyazian, analyste chez Raymond James et cité par La Tribune. « Trois ans après son rachat par Altice, le bilan de l’opérateur est discutable au regard de ses performances commerciales et financières », estime-t-il. Et de poursuivre. « En outre, les investisseurs deviennent très réticents sur une stratégie d’investissement massif dans un contexte de remontée des taux d’intérêt, alors qu’Altice est le groupe le plus endetté du secteur ». Un argument battu en brèche par le directeur financier, toujours dans les colonnes du quotidien économique. « Plus de 85 % de notre dette est à taux fixe. On a payé plus cher pour cela, c’est le prix de la sécurité. Comprenez bien : on ne prend aucun risque financier. On paie le prix pour une dette long terme et pour ne pas avoir d’échéance avant sept ans : aucun amortissement, aucun covenant et 85 % à taux fixe, très peu d’emprunteurs sont dans notre situation en terme de qualité de nos emprunts ».

La dette sous surveillance

Un exercice pédagogique sur la dette qui n’a visiblement pas convaincu Moody’s  qui a placé sous surveillance, le 6 juillet dernier, la dette de plusieurs entités du groupe Altice parmi lesquelles… SFR. Moody’s s’inscrit ainsi dans le sillage de Standard & Poor’s qui avait déjà dégradé fin novembre la perspective sur la dette du groupe de « stable » à « négative » impliquant une possible dégradation de sa note « B+ » dans un délai de 12 mois. « Des changements de management sont intervenus à un moment critique pour l’activité française alors qu’elle fait face à un niveau élevé de désabonnements et à une restructuration opérationnelle dans un contexte de liquidité réduite et de pressions accrues sur les covenants financiers », souligne Moody’s. Des changements insuffisants ,néanmoins, pour obtenir « l’indulgence du jury ».