Comme attendu et annoncé depuis lundi, le conseil d’administration de Nissan a révoqué Carlos Ghosn ce jeudi alors que Renault avait demandé à son partenaire de l’Alliance de reporter sa décision.

Fidèle à son tableau de marche, le constructeur japonais, par qui les présumées malversations de Carlos Ghosn ont été dévoilées au grand jour, a révoqué ce jeudi son président. Selon les premières sources japonaises, le vote a été unanime et les administrateurs de Nissan ont nommé, en lieu et place du dirigeant déchu, le directeur général Hiroto Saikawa comme président par intérim. Celui-là même qui avait eu des mots particulièrement durs à l’endroit de Carlos Ghosn lundi dernier, affirmant notamment que ce dernier avait utilisé de l’argent du groupe à des fins personnelles et avait minoré ses revenus à hauteur de 38 millions d’euros. En outre, Hiroto Saikawa avait également tiré à boulets rouges sur le « long règne » de son prédécesseur qui aurait, selon lui, affecté les activités de Nissan. L’un des principaux enseignements de ce conseil d’administration concerne l’autre composante de l’Alliance, Renault. Ainsi, selon les journaux nippons, le constructeur français avait officiellement demandé à Nissan de reporter sa décision. Une tentative qui a fait chou blanc, Nissan n’étant visiblement pas enclin au statu quo. De son côté Renault a ménagé la chèvre et le chou et avait choisi, mercredi, de ne pas destituer officiellement son PDG, dans l’attente de la communication par Nissan des éléments dont il dispose pour étayer ses accusation. Le groupe au losange a donc mis en place une direction provisoire à « deux têtes ».

Ainsi, ce nouvel attelage est composé de l’administrateur référent Philippe Lagayette, qui assurera la présidence du conseil d’administration, et du directeur général adjoint Thierry Bolloré, promu directeur général délégué. « A ce stade, le conseil n’est pas en mesure de se prononcer sur les éléments dont disposeraient Nissan et les autorités judiciaires japonaises à l’encontre de M. Ghosn. M. Ghosn, temporairement empêché, demeure Président-Directeur général », avait confirmé un communiqué du constructeur hexagonal publié à l’issue de ce conseil d’administration.  Une position dans la droite ligne de celle défendue par le gouvernement et Bruno Le Maire -l’Etat est actionnaire à hauteur de 15% de Renault – qui avait demandé, dès mardi matin, la mise en place d’une direction intérimaire.  En effet, selon le locataire de Bercy, Carlos Ghosn n’était plus, devant ces révélations, en situation de diriger le groupe Renault. “En revanche, nous n’avons pas demandé le départ formel de M. Ghosn du conseil d’administration pour une raison qui est simple, nous n’avons pas de preuve et nous sommes dans un Etat de droit”, s’était tout de même empressé d’ajouter le ministre.

L’Alliance peut-elle voler en éclats ?

Quid de l’Alliance dans ce contexte troublé ? Le Japon et la France et, par extension, Renault et Nissan, semblent sur la même longueur d’onde pour préserver cet attelage inédit dans l’industrie automobile. En théorie du moins. Car selon trois sources au fait du dossier et citées par Reuters, les investigations du groupe japonais sur des malversations présumées de son président se sont en effet élargies pour inclure la structure néerlandaise Renault-Nissan BV, qui supervise les activités de l’Alliance, signe que Nissan pourrait chercher de nouveau à réduire l’influence de son actionnaire français sur leur partenariat automobile. Ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Ghosn » a, en effet, pris une tournure politique avec les interventions du ministre français de l’Economie, Bruno Le Maire, et de son homologue japonais, Hiroshige Seko, qui ont réaffirmé dans un communiqué commun « leur important soutien » à l’Alliance. Fin de citation.

Le timing de cette crise sans précédent intervient alors que l’Alliance a lancé fin 2017 un tout nouveau plan stratégique visant à renforcer la complémentarité et accélérer les synergies entre les trois constructeurs que sont Renault, Nissan et Mitsubishi Motors que l’on a parfois tendance à oublier mais qui incarne la troisième tête de l’Alliance, même si son « poids » est plus modeste. Mais ce dernier a d’ores et déjà fait part de son intention de destituer également Carlos Ghosn. En outre, l’objectif affiché est de porter les ventes à 14 millions de véhicules en 2022. Un objectif ambitieux qui pourrait être remis en cause par la sortie de route de Carlos Ghosn ? Un cadre dirigeant au siège de Nissan a déclaré à Reuters, sous couvert d’anonymat, craindre que le processus de décision ne soit freiné en l’absence du dirigeant franco-brésilo-libanais, qui incarnait l’alliance et assurait sa cohésion. « Les liens tissés en 19 ans sont tels qu’un retour en arrière ne serait pas sans conséquences pour chacun des constructeurs », a prévenu, de son côté, le syndicat Force ouvrière. Plus que jamais les développements judiciaires de « l’affaire Ghosn » seront scrutés avec attention, des deux côtés de la planète.