Certaines assemblées générales revêtent une importance particulière en ce qu’elles constituent une étape décisive dans l’histoire de l’entreprise.
Celle de Havas qui s’est tenue en juin 2005 en fait partie. Sans aucun doute, l’assemblée générale du groupe Lagardère ce mardi 5 mai mérite de rejoindre cette liste confidentielle, et ce pour de nombreuses raisons.

D’une part, parce qu’elle s’est déroulée à huis clos, lui conférant des allures de « déjà jouée ». Si le groupe Lagardère n’est pas le seul à avoir persisté à maintenir cette rencontre malgré le confinement, ce choix est d’autant plus contestable que cette assemblée, déterminante pour le futur du groupe, aurait exigé plus que toute autre que le dialogue actionnarial puisse fonctionner à plein.


D’autre part, parce qu’elle fait suite à de nombreuses péripéties, dont la dernière en date est l’injonction faite par l’Autorité des marchés financiers – en plein week-end de 1er mai – de garantir « le droit fondamental des actionnaires d’exprimer leur vote en assemblée générale… qui doit s’exercer dans le respect du principe d’égalité des actionnaires. » (Communiqué AMF, 3 mai 2020). Portant sur le traitement des actions dite « en rétention », cet épisode réactive la question majeure de la fiabilité des scrutins.

Enfin et surtout, parce qu’elle s’inscrit dans un contexte particulier qui est celui de la campagne nourrie et très articulée menée par le fonds Amber Capital depuis plusieurs mois. Mettant en lumière les nombreuses errances du groupe, notamment une gouvernance indigente n’exerçant pas son rôle de contre-pouvoir, le fonds activiste proposait une alternative sérieuse, tant dans sa gouvernance que dans sa stratégie.

Alors même que ce programme a tout de même convaincu de nombreux investisseurs, si l’on en croit le résultat des votes reconduisant de justesse les membres du conseil de surveillance, c’était sans compter avec l’entrée dans la danse de Vincent Bolloré.

Cette assemblée générale, qui va sans aucun doute faire couler beaucoup d’encre, ouvre désormais la porte à de nombreuses spéculations sur le futur de l’un des fleurons de notre capitalisme. Il semble néanmoins que quelques leçons majeures puissent être d’ores et déjà tirées …

Elle démontre qu’un fonds activiste n’est pas nécessairement un investisseur de court terme et peut, tout au contraire, accepter de courir le risque social durant plusieurs années ; qu’il peut mettre en lumière des dysfonctionnements réels et graves de nature à compromettre l’intérêt et la pérennité de l’entreprise ; qu’il peut proposer une alternative sérieuse et pertinente ; qu’il peut enfin démontrer sa faculté à faire sauter des verrous et ainsi, créer de la valeur dans l’intérêt de tous les actionnaires.

Elle rappelle aussi que la question de la fiabilité des votes en assemblée générale doit être traitée de façon urgente. Faut-il le rappeler, l’assemblée générale est le lieu d’expression et d’exercice de la démocratie actionnariale. Elle pose les fondations du pouvoir dans l’entreprise. Organe souverain de la société, elle est seule habilitée à prendre les décisions les plus fondamentales, en particulier sur le futur et la pérennité de l’entreprise.

L’entier édifice ainsi que l’exercice du pouvoir dans l’entreprise reposent sur le fonctionnement efficace, fiable et transparent des assemblées générales, au risque de dépouiller les actionnaires de leurs prérogatives, notamment le droit de vote accordé en contrepartie du risque social qu’ils ont accepté de courir, comme l’a rappelé l’Autorité des marchés financiers dans son communiqué du 3 mai.

Si l’assemblée générale du 5 mai marque une victoire à la Pyrrhus pour Arnaud Lagardère, elle ouvre un nouveau chapitre qui pourrait bien sceller définitivement le sort de l’héritier du groupe.

 

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