De nombreux experts affirment que le vaccin AstraZeneca est injustement pointé du doigt par de nombreux pays de l’Union européenne (UE), mettant ainsi sur pause la campagne de vaccination à un moment critique.

 

Lundi 15 mars, l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne ont annoncé suspendre à leur tour l’utilisation du vaccin contre la covid-19 développé par l’Université d’Oxford et le groupe pharmaceutique anglo-suédois, AstraZeneca. Avant ces quatre pays, le Danemark, la Norvège, l’Irlande, les Pays-Bas et la Thaïlande avaient déjà interrompu l’administration des doses du vaccin AstraZeneca, qui doit encore faire l’objet d’une homologation aux États-Unis.

Officiellement, cette décision de suspendre l’utilisation du vaccin est motivée par l’apparition de cas de thrombose chez certains patients ayant reçu le vaccin. Toutefois, les experts affirment que le vaccin AstraZeneca est sûr et que cette suspension freine la progression de la campagne de vaccination. D’autres experts craignent que cette décision ne soit motivée que par des considérations politiques, et non scientifiques. Cette situation est d’autant plus préoccupante que la demande de vaccins dépasse actuellement l’offre, alors que les cas de covid-19 continuent de grimper en flèche en Europe.

Plusieurs pays ont signalé une potentielle augmentation du nombre de cas de thrombose chez des patients ayant reçu le vaccin AstraZeneca. Sur les 17 millions de personnes vaccinées au Royaume-Uni et dans l’UE, seulement 37 cas ont été enregistrés. Parmi eux, un patient est décédé en Italie, un autre en Autriche et un dernier au Danemark, après avoir reçu le vaccin AstraZeneca. Cependant, le comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance (PRAC) de l’Agence européenne des médicaments (EMA) prévient qu’aucun de ces décès n’était réellement lié au vaccin. Par ailleurs, le PRAC a précisé que ces cas de thrombose ont été enregistrés chez des patients d’un certain âge, pour qui la formation de caillots sanguins est fréquente. En outre, la formation de tels caillots n’est pas rare dans la population générale. À cet égard, AstraZeneca a déclaré que le nombre de cas de thrombose enregistré est « beaucoup plus faible que ce que l’on pourrait observer naturellement dans une population générale. »

Davey Smith, spécialiste des maladies infectieuses à la University of California San Diego, est déconcerté par la décision de nombreux gouvernements de suspendre l’utilisation du vaccin AstraZeneca. « Je n’ai vu aucune donnée justifiant cette suspension. Si certains patients développent une thrombose, cela n’a rien à voir avec le vaccin. Ces patients l’auraient développée quoiqu’il arrive », affirme Davey Smith.

L’infectiologue n’est pas le seul à remettre en question cette décision. Jennifer Nuzzo, épidémiologiste à la John Hopkins Bloomberg School of Public Health, a déclaré : « Faire une pause pour analyser les données, c’est bien. Toutefois, cela implique de prendre du retard en matière de protection des personnes contre une pandémie mortelle ».

Auparavant considéré comme le leader dans la course au vaccin contre la covid-19, AstraZeneca a fini par se heurter à plus d’obstacles que ses concurrents. Les problèmes ont commencé en septembre 2020, quand le groupe anglo-suédois a interrompu la phase III de ses essais cliniques après qu’un des participants est tombé malade. Les essais ont repris en octobre 2020, mais deux mois plus tard, AstraZeneca a révélé qu’une erreur avait été commise durant les essais menés au Royaume-Uni par l’Université d’Oxford. Les participants avaient accidentellement reçu des demi-doses du vaccin, une erreur qui a ébranlé la confiance des autorités américaines. Ces dernières attendent désormais les données finales des essais cliniques d’AstraZeneca en avril, avant d’accorder l’homologation au vaccin.

Toutefois, les données des essais cliniques en cours à l’échelle internationale sont très prometteuses : le vaccin serait efficace à 82 % contre la covid-19 et à 100 % contre les formes graves pouvant entraîner l’hospitalisation ou le décès du patient. Face à de tels résultats, le Royaume-Uni puis l’UE et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont approuvé l’utilisation du vaccin AstraZeneca (en décembre 2020 pour le Royaume-Uni et début 2021 pour l’UE et l’OMS). Jusqu’à présent, 17 millions de personnes ont reçu le vaccin AstraZeneca en Europe.

Le vaccin AstraZeneca utilise une version modifiée d’un adénovirus inoffensif pour les humains qui provoque le rhume chez les chimpanzés. Il achemine la séquence génétique de la protéine S de la covid-19 aux cellules de l’organisme. Ces dernières lisent ce code génétique et produisent des copies de la protéine S. Le système immunitaire met ensuite en place une réponse contre ces protéines et la garde en mémoire, lui permettant ainsi de s’activer s’il détecte à nouveau ces protéines. Contrairement aux vaccins Pfizer/BioNTech et Moderna, le vaccin AstraZeneca peut être conservé dans un réfrigérateur normal, ce qui facilite la logistique pour le transport des doses à l’échelle mondiale. « Les enjeux autour du vaccin AstraZeneca sont particulièrement importants. En effet, on s’attendait à ce qu’il devienne le principal vaccin dans la campagne de vaccination contre la covid-19 », déclare Jennifer Nuzzo.


« Finalement, cette interruption pourrait être préjudiciable pour l’ensemble de la campagne de vaccination. »


Alors pourquoi tant de pays européens décident-ils d’arrêter purement et simplement l’utilisation du vaccin AstraZeneca ? Selon un rapport publié début mars par Barclays, « la plupart des controverses qui ont vu le jour ont une origine politique et non scientifique. » Par ailleurs, le rapport compare les éléments pris en compte pour homologuer le vaccin au niveau de l’EMA et au niveau de certains pays européens et avance l’hypothèse suivante : « les autorités de certaines régions géographiques ont peut-être cherché quelqu’un à blâmer pour un déploiement du vaccin initialement frustrant ». Comme certains experts l’ont rapporté à Forbes, il est possible que ces mêmes raisons soient à l’origine des décisions de suspension du vaccin en Europe. D’autres pays ont pourtant opté pour une approche différente, comme le Canada qui se prépare à étendre l’utilisation du vaccin AstraZeneca pour les plus de 65 ans.

Justifiée ou non, la suspension du vaccin AstraZeneca risque d’altérer la confiance du public et d’exacerber la réticence à la vaccination. Selon une récente note d’orientation du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), moins de la moitié de la population au sein de l’UE estime que les vaccins contre la covid-19 sont sûrs. Ainsi, Jennifer Nuzzo appelle les agences de santé publique à faire preuve de plus de transparence tout au long du processus d’évaluation du vaccin durant sa suspension. « Parfois, les pays annoncent qu’ils feront preuve de transparence, mais ils restent silencieux pendant plusieurs semaines. Face à ce silence, beaucoup de fausses informations peuvent surgir pour combler les lacunes en matière de communication », affirme Jennifer Nuzzo.

Davey Smith rejoint sa collègue sur ce point et ajoute que la décision de suspendre le vaccin AstraZeneca constitue un risque dans le cadre de la lutte contre la pandémie : « Finalement, cette interruption pourrait être préjudiciable pour l’ensemble de la campagne de vaccination ». Sur la base des dernières données rapportées, l’infectiologue affirme qu’il n’existe aucune justification à la suspension du vaccin par les gouvernements. Selon lui, « si ces gouvernements ont des données et s’ils prennent des décisions fondées sur des données que personne ne possède, alors nous sommes face à un problème de transparence. »

Pour l’heure, les suspensions du vaccin décrétées au sein de certains pays de l’UE ne devraient pas interrompre la distribution ailleurs dans le monde. Début mars, le mécanisme pour un accès mondial aux vaccins contre la covid-19 (COVAX, une initiative mondiale visant à garantir un accès rapide et équitable aux vaccins contre la covid-19 à tous les pays, quel que soit leur niveau de revenu, NDRL) a commencé à distribuer des doses du vaccin AstraZeneca en Inde, au Ghana et en Côte d’Ivoire. Par ailleurs, 237 millions de doses supplémentaires devraient être distribuées à plus de 130 pays ce mois-ci. « La sécurité est notre principale priorité : nous savons que les autorités nationales et l’OMS suivent de près la situation et le COVAX suivra leurs conseils et recommandations », a déclaré un porte-parole de Gavi, l’Alliance du vaccin. « Pour l’instant, aucun lien entre le vaccin et le développement de thromboembolie n’a été établi, et le vaccin demeure un outil de santé publique important et sûr dans la lutte contre la pandémie de coronavirus. »

 

Article traduit de Forbes US – Auteurs : Alex Knapp et Leah Rosenbaum

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