Les « infox » minent les démocraties. Propagées par les réseaux sociaux, l’une des sources de ces fausses informations repose sur l’idée que les idées sont relatives. Une conception philosophique héritée de la Grèce antique.

« Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde. » jugeait Albert Camus. La commission d’enrichissement de la langue française[1] se serait-elle inspirée de cette maxime pour traduire l’expression « fake news » par « infox » ? Forgé à partir des mots « information » et « intoxication », ce néologisme est désormais celui qui s’impose à toutes les autorités administratives. De manière quasi concomitante, le Parlement a récemment adopté la loi[2] relative à la lutte contre la manipulation de l’information, introduisant la possibilité d’engager une procédure judiciaire pour suspendre la diffusion d’une fausse information avant un scrutin national.


Si les « fake news », notamment popularisées par Donald Trump en ciblant les médias, ont mobilisé les débats au cours des derniers mois, c’est que ce phénomène est suffisamment sérieux au point de constituer un danger pour les démocraties. A l’heure des réseaux sociaux, de l’immédiateté de l’information, l’enjeu n’est rien moins que de rebâtir un lien de confiance démocratique en luttant contre les tentatives de manipulations de l’opinion.

Propager la « vérité »

Pourtant, ce phénomène des « infox » n’est pas propre à notre XXIe siècle baigné de nouvelles technologies. Dans les faits, il est possible de le faire remonter à chaque fois que de nouvelles technologies de diffusion de l’information ont été inventées. De façon quasi systématique, les autorités décident d’interdire ou de réglementer l’usage de ces nouveaux outils car considérés comme de potentielles sources de déstabilisation. Les débuts mouvementés de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, tantôt favorisée puis interdits par l’Eglise et par certains rois, attestent que le pouvoir s’est toujours méfié de ces innovations pouvant devenir des armes de propagande. Du Moyen Age (l’Eglise empêchant la publication d’ouvrages hérétiques et de traductions des Saintes Ecritures en langue vernaculaire) en passant par la Renaissance (l’Eglise empêchant l’impression de « mauvais livres » dont le Nouveau Testament traduit par Luther en 1521), les mêmes questions surgissaient : comment s’assurer de la maîtrise des nouveaux outils de communication pour faire prévaloir la « vérité » ?

Les Sophistes au pouvoir

La situation que nous vivons actuellement marquée par cette lutte entre vérités et mensonges n’a rien de nouveau. De façon identique elle a déjà été vécue dans un passé lointain. C’est en Grèce, quatre siècles avant notre ère, qu’une crise est apparue lorsque les Sophistes, ces experts du langage, Protagoras en tête, démontrèrent que la parole ne « décrit jamais les choses telles qu’elles sont mais seulement telles qu’on les perçoit » précise le philosophe François-Xavier Bellamy[3]. Outre le fait que cette affirmation fit voler en éclats la pensée grecque fondée sur la vérité du logos et dans sa capacité à dire les choses vraies, il s’en suivit que la théorie des Sophistes amena le relativisme absolu des idées et des opinions : du fait que chacun devient la seule mesure possible de la pertinence de son discours, la vérité absolue n’est donc pas atteignable puisque tout change sans cesse sous le coup de nos perceptions ; celles-ci alimentant nos opinions personnelles.

Ce relativisme introduit par les Sophistes, fondé sur l’idée que « l’Homme est la mesure de toutes choses de celles qui sont, du fait qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas  », est au cœur des « fake news ».  Idée reprise en son temps par Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, pour qui  « Quand tout se vaut, rien ne se vaut ». Abreuvés d’un flot incessant de nouvelles sans hiérarchie les unes par rapport aux autres, les réseaux sociaux regorgent d’idées de toute nature qui sont, pour ceux qui les expriment, leurs propres vérités par ailleurs instantanément partagées avec d’innombrables communautés. Il s’ensuit de cette situation d’hyper-communication et de relativisme absolu qu’il n’est presque plus possible de communiquer du fait que quand on peut tout dire, on ne dit plus rien. C’est quand toutes les idées se valent, qu’il devient presque impossible de mettre en commun ses idées, c’est quand toutes les paroles sont des « vérités », qu’il devient difficile de trier le vrai du faux.

Bien sûr, Protagoras était à mille lieux de se douter que cette crise du logos qu’il avait engendrée atteindrait un tel paroxysme avec l’usage immodéré de la parole servant en cela à propager des contre-vérités. En tout bon philosophe qu’il était, nul doute qu’il se serait rangé aux côtés de ceux qui tentent de rétablir les vérités, tout du moins luttent contre les mensonges, ces tiers de confiance investis dans la lutte contre les « infox » – citoyens, journalistes, législateurs …  – et dont nous avons tant besoin pour rétablir l’éthique et la sincérité du débat public.

[1]https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=7CFC34E5FFAF6F1FC2E46B3D02F729A0.tplgfr37s_3?cidTexte=JORFTEXT000037460897&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id&idJO=JORFCONT000037460425

[2] http://www.assemblee-nationale.fr/15/ta/ta0180.asp

[3] https://www.grasset.fr/demeure-9782246815587