La globalisation ébranle le socle des sociétés contemporaines en suscitant la formation de paradoxes parce qu’en se globalisant l’espace qui tend à se dilater se clôture en comprimant les distances. La référence à la globalisation définie par les économistes ne permet d’aborder qu’un aspect de la crise actuelle qui a trois composantes: sanitaire sous la forme de pandémie, économique et environnementale. Par Bernard Guilhon, professeur à Skema Business School.

La globalisation économique ne doit pas être conçue comme un processus de convergence mondiale aboutissant à un univers plat et lisse dans lequel les grandes firmes recombinent leurs blocs d’activité en achetant ici de la R&D, là des capacités de production, ailleurs des capacités de commercialisation. La globalisation est aussi et surtout la transposition des avantages comparatifs construits par les économies à un niveau supérieur qualifié de global. Le capitalisme globalisé est associé à des mécanismes de sélection et d’éviction dans un monde régi par la compétitivité, qui activent des processus simultanés d’inclusion et d’exclusion, ce qui pose le problème crucial de savoir qui sont les gagnants et les perdants.

Pandémie et pratiques innovantes

La pandémie fait appel à une autre forme de globalisation. La crise sanitaire se répand à la surface de la planète en touchant peu ou prou tous les pays et on observe que les ‘inégalités virales’ sont un puissant révélateur des inégalités sociales. La pandémie actuelle est un système d’interaction entre plusieurs éléments : un vecteur (le SARS-COV-2, un virus identifié et stable qui ne mute pas pour l’instant), une diffusion mondiale qui joue le rôle d’amplificateur, des mécanismes de propagation connus (les interactions sociales), des formes d’expression symptomatiques ou asymptomatiques et une trajectoire découpée en trois stades : croissance, plateau et décroissance.

L’anxiété nait du fait que la crise sanitaire a la dimension d’un système ‘compliqué’ et d’un système ‘complexe’ (P-A Schieb, Le Monde.fr, 2011). Un système est complexe lorsque les experts et les décideurs politiques sont victimes d’un accident de connaissance et que les éléments en interaction créent une spirale qui finit par dominer le système par rapport aux capacités d’intervention extérieures.

La surcharge d’informations bloque les décisions politiques sur des réactions de court terme et enferme les sociétés dans des situations sous-optimales. Réduire la complexité d’un système pour en faire un système compliqué implique que les instances de décision installent des points de contrôle ou des interrupteurs comme les mesures-barrières et, ultérieurement, le confinement total ou partiel. En effet, moins un problème est complexe, plus l’information sur des pratiques est facile à disséminer et plus les pressions de conformité peuvent l’emporter sur celles de la diversité et provoquer une économie de ressources.

Les pratiques innovantes sur le plan sanitaire sont des biens publics, c’est-à-dire que l’innovation réalisée par un pays ne diminue pas les possibilités offertes aux autres pays. La performance collective est accrue lorsque l’information sur ces pratiques est partagée. Mais, à supposer qu’elle le soit, rien ne permet d’affirmer qu’il y aura convergence vers des pratiques optimales.

En effet les pratiques innovantes sont plus ou moins facilement observables et, même quand elles le sont, elles ont tendance à se diffuser sans que des informations fermement établies indiquent ce qui réellement fonctionne bien. Par exemple, le confinement imposé en Chine semble avoir bloqué la circulation du virus. Les pays européens ne peuvent obtenir les mêmes résultats car le confinement n’est pas aussi strict. En Chine, le confinement est total et lorsqu’une personne est atteinte, elle est isolée et le reste de la famille est transféré dans des hôtels réquisitionnés à cet effet.

La crise sanitaire est doublement paradoxale

Elle révèle en premier lieu une trajectoire qui va du local et du particulier à l’universel. Ce sont probablement les comportements alimentaires de quelques individus ou de quelques familles qui, en consommant de la chair animale, ont déclenché un mécanisme d’infection qui se propage à l’échelle de la planète. Dans un monde globalisé, les micro-comportements produisent des répercussions considérables.

En second lieu, ce qui se passe sur un marché, celui de Wuhan, parvient à déstabiliser les plus grandes économies mondiales en termes de capacités hospitalières et de recherche/développement scientifique et technologique. Le maillon faible de cette chaîne est le plus actif alors que la décision publique n’est que réactive. C’est ce que B. Badie a appelé la puissance de la faiblesse.

Les trois processus de soutenabilité

La crise économique de 2008 a eu des coûts sociaux et humains considérables. Tout se passe comme si le COVID-19 exacerbait ces coûts en enchaînant les aspects sanitaires, économiques, sociaux et environnementaux. La crise sanitaire provoque un effondrement économique et financier généralisé falsifiant les énoncés des politiques économiques fondées en Europe sur l’austérité, la gestion de la dette et la compression du secteur public.

Aux Etats-Unis, M. Muro, J. Whiton et R. Maxim précisent que les 50 comtés les plus durement frappés par le COVID-19 représentent plus de 60 millions d’emplois (plus de 30% de l’emploi total) et 36% du PIB US (the Brookings Brief, 3 avril 2020).

La crise sanitaire indique qu’une économie est inclusive et soutenable lorsque le capital productif s’accumule assez pour compenser la destruction des ressources naturelles et la diminution des ressources affectées aux biens publics, lorsque le capital humain (santé plus éducation) s’accumule assez pour compenser la consommation de capital matériel et les prélèvements sur la nature et lorsque le capital productif et la consommation augmentent sans provoquer un épuisement des ressources naturelles (M. Aglietta et N. Bayik, »Les défis de l’après-crise: Maîtriser la déflation de bilan et promouvoir la croissance soutenable », Colloque: Le financement du long terme, Aix-en-Provence, 2010).

A contrario, la croissance est insoutenable lorsque les investissements économiques, sociaux et environnementaux sont inférieurs à la destruction de richesses.