Le numérique ne permet pas seulement aux professions du tertiaire d’accéder à davantage d’information, voire de prendre plus rapidement de meilleures décisions en analysant mieux une situation. Il va aussi pousser certaines professions à gagner en compétences pour éviter une « ubérisation » possible. Exemple avec les professions juridiques, qui surfent sur le concept d’intelligence juridique pour se hisser au rang de véritables stratèges.

 

Heureusement, la polémique (vaine) pour déterminer si l’irruption de robots – et plus généralement des technologies numériques – va, ou non, contribuer à accroître le chômage semble s’éloigner des débats publics en France. La démonstration étant faite que les pays ayant le plus faible taux de chômage sont également ceux qui sont le plus « robotisés » (Allemagne, Corée du Sud, etc…).

Probablement plus intéressante est la question suivante : comment la numérisation galopante de la société et de l’économie va-t-elle « modifier » le rôle et la responsabilité des actifs qui s’en servent ? Dans l’activité manuelle, une première réponse est évidente : ces technologies soulagent l’effort physique et suppriment de plus en plus de tâches répétitives et peu créatrices de valeur ajoutée. Mais dans les professions – et activités – purement intellectuelles, y compris en milieu industriel ?

Un bon exemple, peut-être contre-intuitif, est celui des professions juridiques. Certes, les professions juridiques se sont déjà emparées du sujet et cela fait maintenant plusieurs années que des plateformes en ligne fleurissent un peu partout dans le monde pour apporter des services juridiques numérisés. Bloomberg Law ou Thomson Reuters en sont deux exemples du côté Anglo-Saxon. En France, la French Legal Tech s’est constituée depuis 2019 autour d’un certain nombre de startup, dont Call a lawyer, Doctrine, Captain Contract ou encore WeShooze pour regrouper les initiatives de startup voulant se positionner sur ce créneau. Si la numérisation de services juridiques, cumulée à l’apport de l’intelligence artificielle et au Big Data qui viennent obligatoirement dans les bagages de ces plateformes, constituent une première étape, une réflexion plus profonde s’engage aujourd’hui autour du concept de « juriste augmenté ».

 

Vers le juriste ou l’avocat co-décideur

Dès 2017, la Convention nationale des avocats abordait ce sujet. « Il va falloir devenir des avocats augmentés », assurait ainsi Christiane Féral-Schuhl, ancien bâtonnier de Paris. Considérant qu’en s’emparant des possibilités offertes par les technologies numériques, la profession pourrait non seulement éviter « l’ubérisation » de celle-ci mais surtout transformer cette menace en opportunité. Ainsi, la maîtrise de ces technologies devrait permettre aux avocats, mais aussi à l’ensemble des professions juridiques, d’atteindre un degré d’analyse et d’expertise qui leur permette de se rapprocher du processus de décision, gagnant en valeur ajoutée pour les clients et les justiciables en général.

Déjà apparaissent dans certains cabinets des profils « d’experts » juridiques disposant de compétences nouvelles, en particulier une capacité à proposer une vision stratégique du droit. Celle-ci consiste à analyser globalement le contexte d’une affaire, la stratégie des acteurs qui en sont les parties prenantes et, d’une façon générale, tout ce qui concourt à utiliser le droit ou à le générer. Cette analyse à 360°, adossée non plus seulement aux seules décisions de justice mais à l’ensemble de l’environnement juridique (lois, règlements, commentaires, etc.), qui concerne autant le milieu privé des affaires que les acteurs publics, permet dès lors d’avoir une attitude prospective d’analyse des risques induits par un projet, notamment. La maîtrise du Big Data juridique permet de revisiter la façon dont on peut désormais « fabriquer du droit » ou l’interpréter, un sujet qui concerne toutes les structures juridiques.

Cette nouvelle pratique change plus les habitudes qu’il n’y paraît a priori. Ainsi, on ne fera plus seulement appel à un juriste seulement lorsqu’un problème survient mais au contraire dès le départ, c’est-à-dire, par exemple, dès la conception d’un projet pour en analyser les risques de façon beaucoup plus approfondie qu’aujourd’hui. En se positionnant ainsi en amont, les professions juridiques peuvent acquérir des positions plus stratégiques puisque, d’une certaine façon, elles sont appelées à être davantage parties prenantes dans la prise de décision.

 

Avènement de l’intelligence juridique

On parle ainsi désormais « d’intelligence juridique », une façon d’adapter au droit le concept d’intelligence économique. L’intelligence juridique devient de plus en plus concrète dans les centres de décision, notamment dans le monde Anglo-Saxon, où les directions juridiques sont déjà impliquées bien davantage en amont qu’elles ne le sont ailleurs.

En France, cette évolution est perceptible à travers l’action des juristes d’entreprises multinationales d’origine Anglo-Saxonnes qui commencent à adapter dans tous les pays où elles opèrent des pratiques d’intelligence juridique. Plus concret encore, l’École de Guerre Économique met en place un cursus spécifique sur ce sujet de l’Intelligence Juridique pour l’enseigner à ses futurs étudiants. Une initiative menée par le directeur de cette école, Christian Harbulot, qui constate que, de plus en plus, le droit est utilisé comme une arme de guerre économique.

Ce n’est pas la seule initiative. La Business School EDHEC a, de son côté, créé ce qu’elle considère comme le premier référentiel de compétences du Juriste augmenté et développe une plateforme spécifique, Talent Management du Droit. Son centre de recherche a même déjà publié, l’année dernière, une enquête menée auprès de « 100 leaders du Droit » pour identifier les compétences clés du « juriste augmenté ». Sans surprise, les compétences numériques apparaissent en bonne place parmi celles-ci.

Mais finalement, au-delà de la nécessité pour les juristes de maîtriser l’usage du numérique pour ne pas risquer d’être déclassés, l’enjeu essentiel est bien de parvenir à monter en compétence, c’est-à-dire pouvoir s’élever au-dessus du niveau de professionnel du droit. Et donc devenir, aussi, un partenaire d’affaires, un prescripteur de solutions (juridiques voire stratégiques) et peut-être même un « mentor » des décideurs au plus haut niveau. Un beau défi.

Michel Ktitareff

Président Scale-Up Booster

 

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