DEUX-ROUES | Si le vélo est le grand vainqueur du déconfinement, les entreprises françaises relèvent le défi de l’innovation et du haut de gamme, entre l’hyper-croissance du marché et les difficultés de production.

 

Il procure un plaisir simple, comme celui de se laisser griser par un doux sentiment de liberté ou de sentir le vent filer sur ses joues…  Le vélocipède commercialisé en 1886 par Peugeot ne se résume pas au Tour de France dont la première édition en 1901 a largement encouragé son usage, mais à des millions de personnes – près de deux Français sur cinq*- qui en font tous les jours.
Le déclic survient à l’occasion d’un cadeau inopiné, d’un besoin de se défouler, d’une tradition familiale, de trajets trop longs à pieds, ou, plus récemment, d’une recherche d’alternative aux transports en commun.
Son utilisation, qui avait augmenté pendant les grèves, a explosé avec l’épidémie du covid-19 mettant en selle de nouveaux clients en quête de distanciation sociale. Une rentrée sur les chapeaux de roues pour les fabricants, en particulier ceux de vélos électriques, grands vainqueurs des carnets de commande (+12% en 2019, 388 100 unités).
Mais cette « vélomania » qui gagne le pays, encouragée par les collectivités avec des aides importantes – son montant pouvant atteindre 500 euros en Ile de France -, se heurte désormais au manque de producteurs en France. Des fabricants hexagonaux existent pourtant, mais aucun ne peut se targuer d’être 100% français… « L’assemblage des marques françaises est fait en Europe même si la majorité des pièces viennent d’Asie comme le cadre en acier. Le plus gros fabricant au monde de vélo aujourd’hui est taïwanais » explique Olivier Roche, fondateur de Probike Shop, leader de la vente en ligne de vélos et d’équipement en France, et qui vient d’enregistrer un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros.
Rester dans le peloton, tel est l’objectif des marques françaises comme Moustache, Cycle Lapierre, la Manufacture Française du Cycle et les derniers nouveaux comme Angell, Bike ou 1886 Cycles qui doivent produire au même prix que la concurrence. « Mon point de départ était le ‘’made in France’’, mais j’arrivais à un prix de vente deux fois plus cher que la concurrence. J’ai pris le problème dans l’autre sens en composant avec l’importation tout en maximisant la production locale pour atteindre le même prix de vente. » précise Benoit Richard, fondateur de 1886 Cycles, dont les collections au galbe rétro séduisent une clientèle en quête de simplicité. « Après avoir beaucoup retapé des vélos pendant mes heures libres, j’ai eu envie de créer un vélo qui redevienne un bel objet fiable, et simple d’utilisation, mais surtout qui ne se dérègle pas tous les 100 km » explique le jeune entrepreneur originaire de Saint-Etienne. Un retour aux sources pour le Stéphanois qui a installé ses ateliers dans le berceau historique du vélo : « Saint-Etienne était la place du marché où tous les fabricants venaient acheter leurs pièces détachées » précise-t-il.

Innovation et savoir-faire, les deux mamelles de la France

Mais alors que faire de cet héritage quand l’essentiel de l’industrialisation est en Asie ? « Le design, la qualité et même l’innovation sont nos atouts tricolores auprès d’une clientèle de plus en plus exigeante. » précise Olivier Roche. Il s’adresse à des cyclistes exigeants « qu’on aide à franchir un cap en achetant du haut de gammeProbike démarre un peu là où Décathlon s’arrête. ».
En un mot, pour résister, il faut innover, une devise qu’a fait sienne Marc Simoncini co-fondateur d’Angell Bike dont la marque exploite un nouveau segment, celui du vélo intelligent : son guidon connecté sert de « cockpit » pour guider l’utilisateur, le protéger et l’aider à naviguer dans la jungle urbaine. « Nous avons une technologie extrêmement avancée pour répondre à la problématique de la sécurité du passager mais aussi à celle du vélo » explique-t-il. Victime de son succès, le smart bike au design épuré estampillé « Ora-ïto » a multiplié par trois son nombre de commandes alors qu’il n’a même pas encore été livré. L’entrepreneur a dû revoir sa copie pour augmenter sa production en nouant un partenariat avec le groupe français de l’électroménager Seb : « L’électronique est développée en France ainsi que le cadre, mais c’est aujourd’hui hors de portée de faire entièrement un vélo comme Angell Bike en France. »

Le savoir-faire français comme gage de qualité représente de nouvelles opportunités pour les fabricants, notamment pour l’exportation, comme aux Etats-Unis où le nombre de cyclistes a aussi considérablement augmenté. A l’instar de Zéfal, une entreprise fondée à la fin du XIXème siècle et basée dans le Loiret, fabricante de pompes à vélo mais aussi de porte-bidons ou de kits de réparation pour chambres à air : « On aime fabriquer de A à Z dans notre usine. Notre société a traversé les époques en s’adaptant aux évolutions du marché, en se diversifiant. Par exemple, ces dernières années on a fait des gourdes et des rétroviseurs.» raconte son directeur général, Aurélien Brunet. Après une période de confinement compliquée avec la fermeture des usines, la société a dû répondre à une explosion des commandes dès mi-mai. Parce qu’elle continue de produire 60 % de de son activité en France, la petite entreprise d’une centaine de salariés a pu coiffer au poteau ses concurrents. L’augmentation de 40% de son chiffre d’affaires en juin a même permis de compenser les pertes : « ces semaines ont été incroyables, on espère fidéliser les personnes qui se sont tournées vers nos produits ». Un pari à relever avec leurs distributeurs pour faire face aux MDD (marques de distributeur) qui montent également en puissance : « L’innovation fait partie de l’ADN de la France. Zéfal continue d’adapter son offre, notamment autour de la mobilité urbaine. » conclue-t-il.

La mobilité urbaine, quand l’enjeu du futur se conjugue au présent

Portée par le gouvernement avec son PDM (Plan de mobilité) qui entend tripler la part du vélo dans les déplacements quotidiens d’ici à 2024, la mobilité urbaine est un enjeu crucial pour les industriels et plus globalement l’économie. A la question d’optimiser l’aménagement des métropoles pour les cyclistes, Marc Simoncini répond s’y atteler à sa manière d’entrepreneur de la Tech : « en fabriquant des vélos notre premier objectif est d’améliorer la qualité de vie dans les villes, 5 % de notre chiffre d’affaires est consacré à financer des start-up innovantes via notre ‘’Angell Lab’’. » Parking à vélo sécurisés, capteurs intégrés GPS, accessoires intelligents, ou location collaborative… autant de start-up qui entraînent dans leur sillon la création de nouveaux emplois. Une économie qui prospère à mesure que les pistes cyclables s’allongent mais sont encore trop circonscrites aux grandes villes. « Il n’y a pas assez de voies vertes à la campagne » déplore Olivier Roche de Probike Shop, lui-même très pratiquant. Le XXI siècle sera le siècle de la mobilité durable et écologique ou il ne sera pas…

Quelques chiffres

66%, c’est l’augmentation du trafic cycliste par rapport à 2019.

400 000, c’est le nombre d’abonnement à Vélib’.

45,2 %, c’est la part que représente l’électrique dans le marché du vélo en chiffres d’affaires.

840 000, c’est le nombre de déplacements à vélo en France.

5 %, c’est la première baisse en Ile-de-France de déplacements en vélo.

45%, c’est la part des pièces des vélos européens importées d’Asie.

 

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