Bon nombre des étoiles montantes de YouTube aspirent à recevoir le Trophée de créateur tant convoité. La société Google les distribue en effet pour récompenser les chaînes YouTube qui atteignent un nombre significatif d’abonnés : 100 000, 1 million ou 10 millions.

Les lauréats reçoivent à ce titre une plaque commémorative en argent, en or ou en diamant en fonction du seuil franchi, ainsi qu’une lettre signée par Susan Wojcicki, PDG de YouTube, qui exprime sa reconnaissance de les avoir sur sa plateforme : « Nous sommes incroyablement fiers de tout ce que vous avez fait… Vous nous avez étonnés. Continuez à oser, rêver en grand et créer ! Vous êtes une inspiration pour tout ce que l’on fait ».


Mais cette inspiration pourrait provenir de sources d’actualités douteuses qui attirent une large audience sur leur plateforme. YouTube décerne en effet des Trophées du créateur à des chaînes controversées, notamment des chaînes d’actualité qui font la promotion des théories du complot sans apporter de preuves tangibles. Celles-ci diffusent des histoires non vérifiées, comme celle d’Hillary Clinton qui souffrirait de la maladie de Parkinson ou de Jeffrey Epstein qui aurait été assassiné. Ces chaînes comptent des millions de spectateurs et YouTube ne semble pas vouloir prendre les choses en main.

Au fur et à mesure que les chaînes de ce genre se développent, tant en notoriété qu’en nombre d’abonnés, elles ont vu leurs revenus augmenter. Plus la chaîne est populaire, plus les coûts fixés par YouTube pour les publicités sur ses vidéos sont élevés. Ces récompenses, qui sont pourtant évaluées par les employés de YouTube, démontrent l’approche confuse de la plateforme pour s’attaquer au contenu extrême, légitimant ainsi la désinformation.

 

De nouvelles plateformes d’information

Prenons l’exemple de Gary Franchi. En 2012, cet américain soutient le candidat républicain à la présidentielle Ron Paul. Aujourd’hui animateur de la chaîne Next News Network, il attire des millions de spectateurs sur YouTube avec des reportages douteux. Il assure pourtant proposer une « actualité réelle et authentique ».

Une de ses vidéos les plus populaires a été regardée 2,4 millions de fois et prétend qu’Hillary Clinton a truqué son premier débat présidentiel avec le président Trump. Une autre vidéo postée juste avant les élections présidentielles de 2016, et qui compte 1,2 million de vues, prétendait avoir la preuve que cette dernière avait la maladie de Parkinson. Les associations de lutte contre Parkinson ainsi que le site Snopes (qui vise à limiter la propagation des rumeurs infondées circulant sur internet) ont par la suite démenti ces informations. Les dernières vidéos de Gary Franchi se sont concentrées sur le suicide de Jeffrey Epstein, auquel l’animateur ne croit pas. Dans un communiqué publié le 21 août, Franchi demande aux spectateurs ce qu’ils en pensent, ricane et conclut : « Je pense que nous le savons tous ». Que sait-il ? Il ne le dit pas, mais le médecin légiste qui a statué que la mort d’Epstein a bien confirmé que c’était un suicide par pendaison.

Bien que ces histoires aient été largement discréditées, Gary Franchi a reçu le Trophée du créateur Or en mai dernier, mais a retiré la vidéo de lui recevant le prix peu après sa publication.

Une simple recherche sur Google aurait permis aux juges de YouTube d’apprendre que Gary Franchi avait déjà été qualifié de « théoricien du complot », un terme que l’intéressé qualifie de « label bon marché utilisé par des journalistes biaisés ». En 2010, il a été inscrit sur la liste du Southern Poverty Law Center, une association américaine qui promeut et qui condamne les groupes haineux et d’extrême droite aux États-Unis.

Gary Franchi ne prend pas au sérieux les accusations contre lui et reste fier de son travail. Interrogé par Forbes sur son Trophée du créateur, il a déclaré : « C’était un moment très spécial pour notre famille ».

Pourtant l’américain n’est pas vraiment tombé sous le charme de YouTube. Dans plusieurs vidéos, il affirme que la plateforme prend des mesures pour limiter l’accès à sa chaîne, en la retirant notamment des « vidéos suggérées ». Selon lui, certains spectateurs ont même été désabonnés de force. YouTube a annoncé ne pas vouloir faire de commentaires à ce sujet.

Une autre chaîne extrémiste affiliée au groupe conservateur Judicial Watch et lauréate du Trophée de créateur Argent sur YouTube a adopté une approche similaire pour atteindre les 270 000 abonnés. Son contenu se concentre essentiellement sur les migrants aux États-Unis. Une des vidéos de Judicial Watch a été de trop, même pour Fox Business, qui a radié un des chroniqueurs de la chaîne. Ce dernier avait affirmé que le philanthrope milliardaire George Soros, qui se trouve être juif, finançait une caravane de migrants en Amérique latine pour leur permettre de traverser la frontière américaine. L’antisémitisme est en réalité un thème récurrent dans tous les théoriciens du complot.

Le site de vérification des faits Snopes a attaqué Judicial Watch à maintes reprises pour avoir relégué des informations non fondées, comme celle affirmant que 100 terroristes de l’État islamique se trouvaient parmi les migrants en route vers les États-Unis et qu’une attaque était imminente. Selon son président, Tom Fitton, ceux qui critiquent Judicial Watch sont des « gauchistes qui tirent à l’aveuglette sur une partie de notre travail ».

Pas plus tard que le mois dernier, le président Trump (qui soutient activement Judicial Watch) a retweeté une vidéo de Tom Fitton dans laquelle il affirmait que des preuves suggéraient que le représentant démocrate Ilhan Omar avait épousé son frère. Cette affirmation non prouvée a été qualifiée par l’homme politique de « mensonges répugnants ».

Malgré tout, YouTube a décerné à Judicial Watch le Trophée de Créateur en août de l’année dernière. Pourtant, le jury de YouTube était certainement au courant du passif de Judicial Watch. Hébergée par Tom Fitton, la chaîne YouTube utilise typiquement les informations d’autres sources pour les commenter. Mais les militants conservateurs sont actifs depuis le début des années 1990 et ciblent régulièrement le gouvernement fédéral ainsi que le parti démocrate. La chaîne continue aujourd’hui d’enregistrer des centaines de milliers de vues.

En réponse aux questions de Forbes au sujet des sources d’information de Judicial Watch, Tom Fitton a répondu par courriel : « Votre enquête semble avoir pour but de faire avancer une histoire de gauche qui dénigrera Judicial Watch en attaquant notre travail sans fondement et qui créera une fausse controverse entre YouTube et nous ».

 

YouTube répond aux fake news

Bien qu’il y ait une dimension automatique dans l’attribution de ces prix, ce sont bien des humains qui prennent la décision finale. Sur la page des Trophées de créateurs de YouTube, on peut lire : « Seul YouTube peut décerner des Trophées des créateurs, et nous ne récompensons que les créateurs qui ont respecté les règles. Dans un souci d’équité, toutes les chaînes sont examinées avant qu’un trophée ne leur soit attribué. Nous choisissons donc des créateurs qui ont gardé leur compte en règle, qui n’ont reçu aucun avertissement pour atteinte aux droits d’auteur ou pour non-respect du règlement de la communauté, et qui n’ont pas eu recours à des moyens artificiels pour gagner des abonnés, entre autres critères ».

Le groupe YouTube a déclaré à Forbes qu’il maintenait sa position concernant les chaînes Next News Network et Judicial Watch. Un porte-parole de la plateforme a déclaré que la diffusion de fausses informations ne constituait pas nécessairement une violation des principes de YouTube, à moins qu’elle ne soit considérée comme un discours de haine ou du harcèlement, qu’elle soit nuisible ou dangereuse, ou qu’elle viole une autre réglementation. Ces deux chaînes ont été jugées en règle, a ajouté le porte-parole.

Mais la réputation de YouTube s’est effondrée ces dernières années, la plateforme étant accusée diffuser des discours extrémistes haineux, de la désinformation et des théories du complot.

En juin, la plateforme a interdit des dizaines de chaînes qui faisaient la promotion du nazisme, qui partageaient des contenus extrémistes ou qui niaient l’Holocauste. Mais ces dernières semaines, YouTube a fait l’objet de critiques virulentes, car certaines chaînes n’ont pas été supprimées. En août dernier, l’Anti-Defamation League a déclaré que, malgré une répression apparente du contenu extrémiste, YouTube continuait à diffuser des vidéos antisémites et suprématistes blanches. Elle a donné le nom de nombreuses chaînes comptant des centaines de milliers d’abonnés et des millions de vues.

Plus tard cet été, la PDG de YouTube, Susan Wojcicki, est revenue sur les controverses, insistant sur la volonté de liberté d’expression de la plateforme : « Notre engagement signifie parfois qu’il faut laisser de côté les contenus qui ne font pas partie du courant dominant, qui sont controversés ou même offensants ».

YouTube a présenté des correctifs techniques pour mieux filtrer son contenu : des ajustements à son algorithme pour réduire la visibilité du contenu marginal favorisant la désinformation, la promotion des actualités des organes de presse vérifiés, ainsi qu’un outil de vérification des faits. Ce dernier a été testé en Inde, mais YouTube n’a pas encore annoncé de date pour son déploiement mondial.