Aux États-Unis, le service des douanes et le FBI disposent de moyens de surveillance significatifs et collectent de grandes quantités de données concernant les entrées et sorties sur le territoire américain. Mais elle dispose aussi d’un autre outil, plus discret, qui permet de surveiller les allées et venues : une entreprise texane du nom de Sabre.

Sabre fait partie des trois plus grandes sociétés de stockage des informations de voyage dans le monde (en partant des sièges d’avion jusqu’aux réservations d’hôtels) et a été appelée à fournir toutes ces données aux autorités américaines. Elle a même déjà suivi un suspect en temps réel. Selon d’anciens employés, cette mine d’informations pourrait même être utilisée pour aider à surveiller la propagation du Covid-19.


Pour comprendre comment Sabre (qui est cotée au NASDAQ avec une capitalisation boursière de plus de 2 milliards de dollars) en est venue à contrôler une telle masse de données, il faut remonter au milieu des années 1950, au tout début de l’industrie du voyage, alors en plein essor. Dans les bureaux d’American Airlines, le personnel s’occupe de prendre les réservations à la main, en répondant au téléphone et en notant les détails de voyage dans des petits dossiers. L’ensemble du système est alors conçu pour garder une trace des réservations de chacun. Mais l’erreur étant humaine, des dossiers sont parfois inexacts et des vols sont surréservés, contrariant ainsi les clients.

Pour rendre le système plus efficace, les Américains se tournent vers l’industrie informatique, qui fait alors ses premiers pas. Des chercheurs d’IBM et du MIT sont ainsi chargés de créer le premier dossier contenant les données des dossiers passagers, soit une vaste base de données de réservations de voyages pouvant être mise à jour et surveillée. American Airlines baptise ce système « Semi-Automated Business Research Environment », donnant naissance à Sabre sur deux ordinateurs centraux d’IBM en 1964. 

Le système fonctionne si bien que Sabre devient une entreprise indépendante, proposant ses services à d’autres compagnies aériennes. Elle continue à se développer et devient même vitale pour le secteur. En effet, en plus d’enregistrer les réservations des compagnies aériennes, elle suit tout ce qui a trait aux voyages, de l’hôtel à la voiture de location. Ainsi, chaque personne ayant déjà réservé des vacances a sans doute déjà bénéficié de cette technologie. La société texane traite plus d’un tiers de toutes les réservations de voyages aériens dans le monde, soit plus de 260 milliards de dollars de dépenses chaque année. Sabre compte 9 000 employés aujourd’hui, bien que des licenciements aient frappé ses effectifs depuis le début de la pandémie de coronavirus.

À ce jour, Sabre est le plus grand acteur invisible du marché du voyage, devant Amadeus à Madrid et Travelport à Londres. Ensemble, les trois sociétés disposent de vastes réseaux et bases de données, regroupant des informations sur les projets de voyage dans le monde entier : itinéraires, tarifs, réservations, correspondances et coûts des billets, mais aussi horaires des équipages et autres informations logistiques.

 

FBI
Logo de Sabre, à Cracovie (Pologne) | Crédit photo : Getty Images

L’aide au gouvernement américain

La coopération entre Sabre et le gouvernement américain est de notoriété publique depuis un certain temps. Mais la nature de cette relation a toujours été obscure. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement américain a secrètement demandé à Sabre d’espionner activement les mouvements de suspects dans des affaires criminelles plus ou moins importantes. 

Pendant des années, les autorités américaines ont demandé aux géants des télécommunications et aux banques de les aider à suivre des individus dans le monde entier, que ce soit en écoutant leurs appels ou en partageant leurs données bancaires. Mais avec Sabre, les possibilités d’espionnage sont particulièrement importantes et nouvelles. En effet, le gouvernement n’a pas besoin de s’adresser à une compagnie aérienne en particulier (comme c’est le cas pour les institutions bancaires), puisque l’entreprise couvre de nombreux secteurs du tourisme : vols, hôtels et agences de voyages. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Sabre a joué un rôle important dans la surveillance des auteurs des attentats du 11 septembre 2001.

Dans ce cas, le FBI n’est venu frapper à la porte de Sabre qu’après les attentats, mais une enquête internationale sur la cybercriminalité montre que l’entreprise peut être contrainte de surveiller et de signaler de manière proactive les déplacements d’une personne dès que celle-ci commence à voyager. Dans une ordonnance datant de décembre 2019, les autorités fédérales ont prié Sabre de fournir au FBI des mises à jour « en temps réel » sur les déplacements d’un suspect de piratage informatique, un fugitif indien du nom Deepanshu Kher. Sabre a ainsi du fournir « des informations complètes et actualisées en temps réel sur les activités du compte du voyageur [Kher] sur une base hebdomadaire » pendant six mois, soit « toute demande de réservation, transaction ou réservation » du suspect.

Sabre a accepté de fournir de telles informations dans au moins trois autres cas. En 2015, le FBI traquait Aleksei Yurievich Burkov, suspecté de diriger Cardplanet, une plateforme de 20 millions de dollars pour l’achat et la vente de données de cartes de crédit volées. Pour le retrouver, le gouvernement américain a ainsi demandé à Sabre, mais aussi à Travelport, de fournir des informations sur le suspect russe. Au final, Aleksei Burkov a été extradé d’Israël en novembre 2019 et a plaidé coupable en janvier dernier à ses accusations de fraude, de vol d’identité, d’intrusion informatique, de fraude électronique et de blanchiment d’argent.

La dernière ordonnance relative à Sabre note que la société s’était précédemment conformée à trois ordonnances similaires pour « aider à l’exécution de mandats d’arrêt » du FBI : deux dans le district ouest de Washington en 2017 et en 2019, une autre dans le district nord de Californie en 2016. Les documents à ce sujet sont sous scellés.

Un outil « atypique et excessif »

Des experts juridiques ont déclaré à Forbes que non seulement l’ordonnance Kher était sans précédent et inquiétante, montrant à quel point les opérations d’espionnage sont opaques, mais qu’elle était également juridiquement discutable, en raison d’une loi de 1789 intitulée All Writs Act. Cette dernière permet aux autorités américaines de forcer des tiers à fournir une assistance pour exécuter une ordonnance préalable du tribunal. Nombreux se souviennent du cas le plus tristement célèbre qui remonte à 2016, lorsque le gouvernement a demandé à Apple de débloquer l’iPhone du tireur lors de l’incident terroriste de San Bernardino. La marque à la pomme a refusé, et les autorités ont finalement abandonné, faisant appel à un hacker privé.

Marc Zwillinger, avocat d’Apple dans cette affaire, avertit que ce genre de demandes risque de faire de Sabre un outil du FBI. Il explique : « Cela m’a semblé atypique et excessif… Je crains que le gouvernement ne s’en serve désormais naturellement chaque fois qu’il voudra traquer un fugitif » ».

Il ajoute que pour invoquer l’All Writs Act, le gouvernement américain doit montrer qu’une tierce partie est nécessaire et suffisamment proche de l’affaire en question. Puisqu’il y avait d’autres moyens d’obtenir des informations sur les déplacements de Deepanshu Kher (comme les données des douanes et de la police des frontières), le recours à Sabre est donc discutable.

Surveillance du Covid-19

La précieuse base de données de Sabre pourrait bientôt avoir une nouvelle utilisation, et permettre de surveiller non plus les fugitifs, mais le coronavirus. En effet, cette source réquisitionnée par le FBI pourrait bien être une aubaine pour le gouvernement américain, lui permettant de garder un œil sur la propagation du Covid-19 grâce à des enregistrements constants et précis des déplacements de la population mondiale. Il serait par exemple possible de savoir combien de personnes ont pris l’avion pour New York depuis Wuhan, et par quels aéroports elles sont passées. Jim Menge, ancien vice-président de Sabre entre 1994 et 2004, précise : « Ils peuvent savoir combien de personnes voyagent depuis la Chine, que ce soit sans escale ou via le Japon, Taiwan, Hawaii, Guam, ou tous ces points secondaires non loin des États-Unis ».

À ce jour, Sabre n’a pas fourni d’informations sur un projet de ce genre. Un tel secret ne fait que susciter davantage de questions sur la profondeur des liens entre Sabre et le FBI, et sur la fréquence à laquelle l’All Writs Act a contraint l’entreprise à devenir l’assistant des opérations de renseignement américaines à l’échelle mondiale.

Riana Pfefferkorn, directrice associée de la surveillance et de la cybersécurité au Stanford Center for Internet and Society, explique qu’en réalité, personne ne sait vraiment à quelle fréquence ou à quelle échelle le gouvernement américain a eu recours à la loi All Writs Act pour pousser des entreprises à surveiller certains individus : « Tant que le gouvernement pourra s’en tirer avec des ordonnances secrètes à des entreprises qui ne se défendent pas, et que les juges continueront à approuver les ordonnances que le gouvernement rédige pour elles, nous ne saurons rien ».

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Thomas Brewster

 

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