Avec « Tyrannie du mot de passe et autres petits tracas de notre temps », deux fines plumes du journalisme poussent, sur le ton de l’humour mais avec le plus grand sérieux, un coup de gueule contre ces technologies qui nous pourrissent la vie quotidienne. Interview exclusive pour Forbes des auteurs Charles Haquet et Bernard Lalanne.

Franchement, qu’y a-t-il de si tyrannique dans le mot de passe ? Il est agaçant, on l’oublie, il faut en changer souvent… Mais de là à en faire un tyran, vous n’exagérez pas un peu ?

Bien sûr, le mot de passe est une protection contre les intrusions. Mais avouez que c’est un casse-tête épouvantable. Ne dites pas que vous maîtrisez sans problème vos vingt-cinq mots de passe ! Il faut qu’ils soient assez longs, alternant les chiffres, les lettres, sans espace, qu’ils ne soient notés nulle part… et, en plus, qu’ils soient impossibles à deviner. Résultat, ils sont impossibles à retenir ! Vous pouvez, bien entendu, choisir 1234567 ou password, comme la majorité des gens. Mais autant partir de chez soi en laissant la porte ouverte ! Du coup, essayez simplement de vous connecter à votre compte bancaire : dans certains établissements, c’est le supplice chinois ! C’est indéniable, nous sommes tous esclaves du mot de passe et de sa dictature.

Dans un ouvrage précédent, vous vous attaquiez à ces objets du quotidien qui nous agacent[1]. Pourtant, aujourd’hui, toutes les marques nous jurent être « Customer centric », pour nous simplifier la vie !

Nous la simplifier ? C’est vrai qu’on ne pourrait plus se passer de l’ordinateur, qu’on se balade sur les réseaux sociaux, qu’on peut commander en ligne, correspondre, travailler, jouer… Bref, « on vit une époque formidable ». Sauf que tout se paie : chaque fois qu’on va sur Internet, on laisse derrière soi toutes sortes de traces – comme le chien qui rentre crotté à la maison. Et ces traces ineffaçables sont collectées, conservées, exploitées dans notre dos à des fins commerciales, mais pas seulement : aujourd’hui, Big Brother sait tout de nous, dresse notre portrait, le complète grâce à nous, le classifie, l’exploite. Avec les algorithmes, il sait même avant nous ce que allons faire et décider ! Avouez que c’est assez flippant !

Mais l’informatique n’est pas responsable de tout. On a toujours subi la publicité, le marketing, qui sont là pour influencer le consommateur…

Oui, mais l’alliance entre le marketing et l’informatique donne maintenant un cocktail proprement redoutable. On vit sous une averse permanente d’alertes SMS, de breaking news, de démarchages en tous genres. Et on nous tarabuste : Likez ! Commentez ! Aidez Julie à fêter son anniversaire ! Félicitez Machin pour son nouveau poste ! Tenez, ce matin, sur l’affiche d’un film : Déjà culte ! Sous-entendu : vous ne l’avez pas encore vu ? Vous êtes vraiment ringard ! On a le sentiment d’être l’objet d’une surveillance de tous les instants, invisible mais terriblement efficace.

Vous en concluez que nos libertés sont grignotées insensiblement. Que voulez-vous dire ?

Les techniques sont de plus en plus sophistiquées pour nous entraîner et – le fin du fin – nous influencer sans jamais nous forcer : on utilise pour cela des « nudges », des dispositifs astucieux (un peu comme des trompe l’œil) qui permettent de nous diriger en douceur, sans même qu’on s’en rende compte.

Nous ne sommes ni psy ni sociologues, nous abordons donc ces questions avec un certain sourire, nous jouons de la fiction, du sketch, de la chronique et manions volontiers la dérision. Mais c’est pour mieux garder les yeux ouverts sur la réalité.

« Tyrannie du mot de passe et autres petits tracas de notre temps », de Charles Haquet et Bernard Lalanne – éditions Mercure de France. Sortie le 12 octobre.

[1] Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfs (Mercure de France 2014, Folio 2016)