J’ai souhaité faire l’expérience de relations humaines non polluées par les enjeux de pouvoirs ou obligations de la vie moderne pour nourrir mes projets. Pour cela, j’ai choisi de marcher sac au dos dans le dépouillement. J’ai croisé sur ma route des personnes de 7 nationalités, de tous milieux sociaux, également en mouvement sur la même route, ayant une multitude de profils : vendeur de robe de mariée, conseiller pôle emploi, pilote d’avion, dentiste, quincaillier, secrétaire générale, personnel naviguant, infirmière, psychomotricien, … des gens comme vous et moi, qui pourraient être des collègues de travail et non des doux rêveurs. Individuellement, notre quotidien à tous s’est concentré sur le fait de marcher, manger, dormir, tout en allant à la rencontre de ceux que l’on croise, une heure, un après midi, ou plusieurs jours de suite. Cette expérience fut physiquement difficile, or tous témoignent qu’elle s’apparente à une forme de drogue, la plupart revenant un jour revivre cette expérience humaine inédite.

 

Avec du vocabulaire d’entreprise, nous pourrions dire que nous avons expérimenté le flow, tous individuellement engagés, performants, avec rapidement une bonne cohésion d’équipe (composée d’inconnus), autour un objectif commun qui fait sens, et que nous nous sommes dépassés. Voici une transposition au management, du retour d’expérience de cette aventure.

-Tout de suite en petite communauté : nous nous sommes rapidement regroupés en petits cercles évolutifs. Certains quittent cette cellule s’ils marchent plus vite, puis des nouveaux s’y greffent au fil des jours. Au sein de ces cercles on prend des nouvelles de ceux que l’on a croisé en chemin, sur leur sécurité, leur santé, leur fatigue, si on ne revoit pas certains on se demande ce qu’ils sont devenus. Une fois un petit groupe constitué, nous manquons d’entrain pour aller vers d’autres personnes, comme si ce volume d’interactions nous suffisait.

Ouverture : ce chemin attire toutes les nationalités, l’exemplarité de ceux qui viennent sur nos terres depuis le Japon, l’Australie, le Mexique marque le respect (imaginez-vous sur un GR au milieu de la campagne japonaise …) L’humilité s’impose car chacun se sent petit joueur à côté d’un aventurier venu de loin, l’ouverture se fait naturellement pour accueillir celui qui, un peu perdu, arrive de l’autre bout du monde.

Profondeur et sens : les discussions vont directement à l’essentiel car, non seulement on ne se connaît pas, mais on ne se reverra sans doute jamais, il n’a donc aucun risque relationnel, aucun enjeu. Cela se traduit par l’absence de chichi, code ou faux semblant, à l’image des « pèlerins » dont on dit qu’ils se « pèlent » au fil des jours, ceci est source de liberté dans la relation à l’autre.  En posant la question « Au fait pourquoi tu marches ici ? » nous sommes tout de suite dans le vrai, nous nous confions plus qu’à des amis sur nos questionnements. Alors que nous ne nous connaissons pas, nous avons l’impression de se connaître depuis longtemps, il y a beaucoup de profondeur dans les discussions, tout de suite.

Simplicité : les relations avec les autres sont très simples, pas d’affichage de diplômes et réalisations professionnelles, personne ne juge non plus celui qui fait sécher sur son sac à dos ses chaussettes fraîchement lavées. Malgré ou grâce au mélange des genres, l’entrée en matière relationnelle est immédiate et humble : Tu arrives d’où, Tu vas où, Où as-tu dormi, pas trop trempé ?

Joies simples et optimisme : avec l’effort physique nous n’avons pas d’énergie pour avoir des discussions de salon ou jouer un rôle. Nous sommes dans une simple cohabitation désintéressée avec les autres, qui permet de partager les choses qui font le sel de la vie comme sonner une cloche dans un village, couper du saucisson avec le couteau du fermier, danser de joie dans un désert de plaines. Comme dit une amie « tout ça sent bon ». Les plus chevronnés disent que c’est à 90% grâce au mental que l’on avance, il est vrai que nous déployons tous notre optimisme pour marcher quoi qu’il arrive et cela boost notre énergie sociale

Frugalité et dépouillement : le portage du sac contraint à en limiter son contenu au strict minimum. Etonnement, moi « la parisienne », je me sens totalement à l’aise dans le dépouillement car reliée aux autres sur l’essentiel. Le dépouillement supprime les codes sociaux et les contraintes inutiles ; l’uniforme anti-style du randonneur facilite le lien, rien ne nous distrait de l’essentiel, ceci nous pousse à chercher l’authenticité dans la relation. Nous marchons dans de la vraie boue, sous la pluie qui mouille vraiment, cela participe à l’authenticité des relations et ça fait du bien.

Entraide et gratitude : lorsque l’on croise un marcheur, les sourires échangés sont francs car nous savons ce qu’il vit, nous avons le sentiment d’être semblables. L’entraide est naturelle car nous savons ce que c’est que d’avoir mal aux genoux, manquer d’eau ou douter de sa capacité à aller jusqu’au prochain village. Chacun prête ses crèmes et pansements et se sent responsable de venir en aide à celui qui est en difficulté.

Gentillesse universelle : les relations sont fluides car on sent vite l’universalité des attentes des humains que sont la reconnaissance et la gentillesse. Nous sommes tous semblables, cette prise de conscience génère immédiatement une simplicité dans le contact. J’ai côtoyé un couple de mexicains étonnant dont tout le monde voulait avoir des nouvelles ou être en leur compagnie ; ils n’étaient ni les plus rapides, ni les mieux équipés, ni les plus aventuriers, ni les plus stylés, mais ils étaient les plus gentils, des sortes d’anges gardiens qui nous faisaient du bien (Ironie du sort, l’un d’eux s’appelle Jésus). 

-En mouvement : au fil des jours tout le monde constate qu’en marchant tout devient clair, le cerveau semble plus efficace, les discussions plus riches, les décisions s’imposent. Plus globalement et de façon imagée, en étant dans l’action nous avons le sentiment que cela nous rapproche.

La liberté d’être différent au sein du groupe : nous sommes tous venus avec une démarche individuelle qui nous libère des obligations de rester groupés. Chacun a pu ainsi avoir la liberté de marcher seul sans renier son appartenance au groupe. Plusieurs ont également laissé conjoints et enfants à la maison pour vivre cette expérience. Ceci illustre la liberté d’être totalement soi, sans renier son appartenance à ses communautés.

Le contact avec la nature humanise : nous marchons en contact avec l’authenticité des fermiers, observons un veau qui tête sa mère, savourons l’odeur des champignons dans la forêt, ramassons des châtaignes pour le dîner, pas un panneau publicitaire ou distributeur de produits industriels ne perturbe notre bain de nature. Nous nous sentons encrés, certains disent même que nous sommes à l’état naturel, et cela a participé à notre ouverture aux autres.

Rituels : nous nous créons instinctivement des rituels et souvenirs, applaudissons celui qui, épuisé, arrive bien après les autres, nous faisons des « Check » et des « Huggs » pour nous motiver, trinquons… « Remember, there is always a reason to party ».

SO WHAT ? Au-delà de la question évidente du sens, à l’heure où les relations avec les collègues sont le principal facteur d’engagement et de démission, comment transposer ce Rex au monde du travail ? 

-La frugalité, la simplicité, l’optimisme et l’action rapprochent les individus et génèrent de l’innovation, les patrons de la Silicon Valley nous le répètent tous les jours. Les vertus de la frugalité et du dépouillement me semblent toutefois sous-estimées en entreprise, je comprends les entreprises qui veulent cocooner leurs salariés mais est-ce finalement à terme la priorité pour qu’ils soient vraiment bien ?

Mouvement : au-delà des vertus sur la santé, les scientifiques ont démontré que le cerveau est plus efficace en mouvement. C’est qui se joue lors des réunions-promenades ou lorsque l’on fait les cent pas au téléphone. Restons en mouvement y compris juste en changeant régulièrement de position sur notre siège  

-Cercles et communautés : le monde du travail souffre de la solitude des hommes car nous n’avons pas le temps de nous connaître. Notre principal sujet de discussion c’est le travail ou les ragots, or cela ne nous définit pas. Inspirons-nous des scientifiques qui démontrent que les petits groupes de 6,8 sont optimum pour une bonne cohésion et une bonne qualité d’échanges, créons des communautés de travail à taille humaine regroupant des gens qui ont l’occasion de se vraiment connaître. 

Rituels et souvenirs : ils rythment également les temps forts en entreprise, certains célèbrent dès que possible tout type de nouvelle au bureau, y compris pour le petit contrat décroché par le stagiaire 

Nature : la présence, sous toutes ses formes, de la nature dans le monde du travail humanise. Du simple fait de voir des plantes, jusqu’à la possibilité de mettre les mains dans la terre.

Cette expérience était certes exceptionnelle car sans enjeu de pouvoir, or le monde du travail crée de la compétition entre les gens. Toutefois, nous sommes des êtres sociaux et l’on comprend que l’enjeu pour les managers est également de créer les conditions propices à l’éclosion de joies simples, de profondeur dans les relations, d’espaces de liberté, d’entraide, et de gentillesse (comme nous le suggère Google et son projet Aristote), pour engager leurs équipes dans la direction qu’ils souhaitent prendre.

Alexia de Bernardy (@AdeBernardy) Serial-Entrepreneure pour un monde meilleur