Le soutien public suffira-t-il à faire d’OVHcloud un champion international ? Une interview vidéo exclusive d’Octave Klaba, président et fondateur d’OVH, et de Michel Paulin, directeur général, dans la première chronique Beyond the bull… market, consacrée à l’expansion internationale des entreprises innovantes, de France, de Californie et d’ailleurs.

Par Jean Rognetta, avec Jean-Baptiste Su
Vidéo par Dasha Ray

 

Tambour battant.

Acte I : le 17 septembre, Emmanuel Macron présente à l’Elysée les quarante champions français du numérique, et les fonds pour accompagner le « Next 40 » dans son expansion internationale, déjà dotés par la place de 5 milliards d’euros. Parmi eux se distingue l’atypique OVH, un hébergeur créé il y a vingt ans non loin de Roubaix par un jeune Polonais, Octave Klaba.

Acte II : par deux fois, fin septembre et début octobre, le ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire raccroche le wagon français à la locomotive allemande et présente l’architecture d’un nouveau « cloud souverain ». Les données les plus sensibles devraient être confiées aux français OVH et Outscale (groupe Dassault) et non aux géants américains et chinois. Ce projet doit être raccordé à son homologue germanique – qui serait, indique-t-on, bien plus avancé. Il s’agit de « pallier le manque d’infrastructure européenne souveraine », selon le ministre allemand de l’Economie Peter Altmaier, cité par l’AFP à l’issue de l’Ecofin du 20 septembre.

Acte III :  ce jeudi, sous l’égide du secrétaire d’Etat au Numérique Cédric O, Octave Klaba et son directeur général Michel Paulin répondent à l’appel du « Cloud de confiance », lançant une offensive marketing sous le nom plus explicite d’OVHcloud avec pour objectif de proposer les applications de plus de 50 partenaires.

Belle séquence, mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Avec 600 millions d’euros de chiffre d’affaires cette année, la start-up se bat contre des entreprises comme Amazon (et AWS à elle seule réalise trente fois plus de chiffre d’affaires), Alibaba, Microsoft Azure… Comment le petit Frenchie, avec 2200 salariés pour 1,5 million de clients dans 132 pays, peut-il se faire une place dans les nuages du cloud ?

Cela dépendra notamment de la manière dont s’affirme le « multicloud », qui consiste à distribuer les besoins de calcul entre différents fournisseurs selon les nécessités de l’application. Google et IBM ont pris régulièrement position pour cette pratique et OVHcloud se présente comme un acteur majeur du segment, en garantissant l’ouverture de ses systèmes. On peut noter que, du côté des plates-formes, l’éditeur de logiciels Prologue a dépassé les 80 millions d’euros de chiffre d’affaires (au global).

OVHcloud intègrera désormais des plates-formes et des logiciels d’éditeurs tiers à son infrastructure. Au total, d’ici à un an, entre 50 et 100 éditeurs, dont SAP, Oracle, Dataiku et Platform.sh  devraient proposer leurs logiciels dans l’écosystème d’OVHcloud.

 

Greta, je vous présente Octave

La principale invention d’OVH Cloud remonte en fait à un brevet déposé dès 2003 : le refroidissement à l’eau des serveurs, disposés à l’horizontale plutôt qu’à la verticale.

Régulièrement perfectionnée, cette technologie commence à se diffuser dans l’industrie mais elle permet à OVH Cloud de se présenter comme l’hébergeur du marché le plus respectueux de l’environnement, consommant en moyenne 75% d’énergie en moins pour la climatisation de ses serveurs. Or, les centres de données consomment 7% de l’électricité mondiale. L’étude de Greeenpeace qui arrive à ce chiffre, comparant l’empreinte carbone d’Internet à celle du transport aérien, a fait grand bruit cet été.

Cela permet à OVHcloud de gagner de nouveaux clients, comme le réseau international de consultants et commissaires aux comptes Deloitte (cf. vidéo). La montée des inquiétudes sur la contribution du numérique au réchauffement global et celle, correspondante, de l’esprit citoyen dans les grandes sociétés ne pourra donc que bénéficier à la start-up dans les années qui viennent.

Si l’on y ajoute une culture d’entreprise familiale du nord de la France, profondément enracinée dans des valeurs sociales, ou si l’on veut paternalistes, à l’opposé de l’avidité repeinte d’idéalisme qui a cours à Silicon Valley, il y a là de quoi faire d’OVH Cloud le champion français, voire européen par excellence. Après une augmentation de capital de 250 millions d’euros, apportés par les fonds américains KKR et Towerbrook Capital, Octave Klaba et ses proches détiennent encore les quatre cinquièmes du capital. Il ne s’agit pas de transformer les salariés en actionnaires, mais de partager avec eux un esprit de corps, sinon de famille. Une idée de l’entreprise qu’en leur temps Gérard Mulliez ou Edouard Michelin auraient partagée sans hésitation.

 

Goliath, je vous présente Octave

Pour être précis, le marché d’OVH Cloud est celui de la location d’infrastructures informatiques à la demande (IAAS, pour Infrastructure As A Service). Bien que certaines entreprises s’obstinent à garder leurs centres de données chez eux (ou leurs « datacenters on premises »), l’élasticité de ces offres extrêmement standardisées et automatisées leur a permis de l’emporter, d’autant qu’aucun problème de sécurité majeur n’a pu leur être imputé – du moins, publiquement, jusqu’à présent. L’institut d’études de marché Gartner recense six sociétés à qui louer la puissance de calcul nécessaire à la vie de son entreprise, et seulement six :

Pour pouvoir s’inscrire dans ce « cadran magique », il ne suffira pas à OVH Cloud de changer de nom et de faire du marketing, ni même d’assembler ses propres serveurs pour garder le contrôle de toute sa chaîne de valeur (son usine de Croix dans le Nord-Pas-de-Calais est probablement le dernier atelier de France d’où sortent des ordinateurs). Il lui faut réussir son implantation outre Atlantique, malgré les problèmes d’intégration et les conflits culturels qui se sont multipliés.

 

Donald, je vous présente Octave

Or, les tensions transatlantiques croissantes sur la protection des données pourraient également tourner à l’avantage de la jeune entreprise roubaisienne. Le règlement général de protection des données (RGPD), mis en œuvre en Europe depuis l’an dernier, se heurte en effet frontalement au Cloud Act américain, qui impose aux hébergeurs actifs aux Etats-Unis de laisser, sous certaines conditions, le gouvernement fédéral accéder aux données de tous leurs clients, où qu’ils se trouvent.

OVHcloud, qui a racheté en 2017 les activités d’hébergement de l’américaine VM Ware, s’est trouvée soumise aux deux régimes simultanément. Mais à la différence des géants de son secteur, américains ou chinois, son origine européenne lui a permis de se réorganiser de manière à séparer strictement les deux rives de l’Atlantique. Elle peut ainsi continuer à projeter sa croissance outre-Atlantique tout en semblant destinée à devenir le fournisseur d’infrastructures d’hébergement pour les données sensibles de l’Etat et à participer à la construction future d’un cloud européen.

 

(*) [Beyond the bull… market : une chronique franco-californienne pour décrypter les vrais enjeux de la technologie, noyés sous l’hyperbole marketing et financière]