Pour ouvrir cette décennie, le CES2020 de Las Vegas a envoyé plusieurs signaux de disruption, parfois malgré les exposants. Ainsi des voitures autonomes : leur rareté dans les stands des constructeurs pouvait certes être interprétée comme la fin d’un rêve technologique …

A moins que cette rareté ne reflète la fin d’un rêve de business pour les intéressés : cette technologie change la notion même de voiture particulière, au point que le concept-car de Mercedes, conçu avec l’équipe du film Avatar, faisait plus rêver de cinéma que de voiture…


De fait, le premier débouché des véhicules autonomes est la navette autonome, confirmée par la vingtaine de modèles présents au CES2020 – et par plusieurs centaines d’exemplaires en circulation.

La même forme partout, mais partout au CES2020 des navettes autonomes.

Le second débouché est son cousin : le robot de livraison, tout aussi populaire au CES2020, indoor ou outdoor, avec par exemple le livreur de repas chinois Meituan équipé par Valeo : mis en service prévue en 2022, il doit remplacer leurs 600 000 coursiers. Comme le dit le fabricant KEENON : « Make Human Resources a Luxury »…

De nombreux robots autonomes qui visent explicitement à remplacer les livreurs

Heureuses entreprises californiennes ou chinoises, qui peuvent tester ces robots dans leurs villes, pendant qu’en France l’administration les freine. Fermer le pays à l’innovation ne protégera pas nos quelques champions. Plus que jamais, une réglementation flexible est amie de l’innovation, quand un principe de précaution trop strict nous fera inexorablement décrocher, comme le rappelait Cedric O en Décembre dernier.

Le troisième débouché est bien sûr celui du robot-taxi dont la première flotte est exploitée commercialement par Waymo à Phoenix. Et c’est bien là que le bât blesse : peu importe la marque de l’avion quand on choisit AirFrance : les grands gagnants de la voiture autonome ne seront pas les constructeurs, mais les exploitants des flottes de robots-taxis qui les auront relégués au rang de fournisseurs. On les voit alors mal faire la promotion de cette technologie !

Et pourtant, ils sont 25 constructeurs à utiliser Mobileye, filiale d’Intel, lui fournissant chaque jour les données de conduite de 4 millions de miles pour que cette dernière développe la conduite sans chauffeur, au service des robots-taxis qui permettent de se passer… de voitures particulières : une vraie tragédie shakespearienne.

CES2020
Quand un accessoire automobile transmet une mine d’or de données au futur concurrent des voitures…

La montée en puissance des équipementiers gagne aussi les fabricants de LIDAR, les « yeux » des voitures autonomes, qui visent la production en masse synonyme de baisse drastique des coûts ou les systémiers qui proposent des modules complets d’autonomisation, voire des plateformes de gestion des flottes autonomes, sans compter Amazon qui adapte Alexa et AWS pour ce nouveau business.

CES2020
A quoi peut se résumer le module complet “voiture autonome” pour que son véhicule devienne AUTOmobile et puisse se passer du chauffeur (à fixer sur le toit).

Disruptés par les exploitants de robots-taxis et par les équipementiers à très forte valeur ajoutée, quelle porte de sortie reste-t-il aux constructeurs automobiles ? Hyundai propose la voiture volante, en annonçant un accord avec Uber Elevate pour un lancement en 2023. Le véhicule, comme celui de Bell, tient plus de l’hélicoptère que de la voiture volante ASKA de l’israélien NFT. Quant aux drones du chinois Ehang ou de l’allemand Volocopter qu’on avait pu croiser ici, ils poursuivent leurs développements, le second venant de recevoir l’approbation de l’agence européenne de la sécurité aérienne.

CES2020
Hyundai et ASKA: voitures volantes, derniers épisodes en date au CES2020.

Les robots-compagnons aussi font leur mue. Fini le robot-barman en vedette l’année dernière (mais le robot à cocktails était bien présent) : avec une croissance de marché attendue de 22.4% par an jusqu’en 2024, c’est le robot-aspirateur qui rassemble les suffrages sur plusieurs dizaines de stands du CES2020. Les fabricants emblématiques de cette invention centenaire n’ont plus le temps de se rappeler leur passé glorieux. Pour eux, la disruption est en marche.

Pour des robots un peu plus “chaleureux”, Samsung innove avec une balle de tennis animée, LG présente le même majordome que l’an passé, tandis que des designs très intéressants se font jour pour le marché éducatif auprès des enfants.

CES2020
La balle de tennis se veut l’interface de la maison … et des animaux domestiques (?)
A côté des classiques majordomes, place au design disruptif !

S’il n’est pas toujours facile pour une entreprise de technologie de trouver la bonne recette, que dire des entreprises plus « old school » ? La palme du CES2020 cette année dans cette catégorie revient au fabricant de matelas japonais Nishikawa, en activité depuis… 1566, dont le matelas produit des données susceptibles d’améliorer le sommeil. Le parfumeur Maison Berger n’est pas loin, qui ajoute assez logiquement à son expertise développée depuis 1898, une nouvelle activité de diffuseur d’odeur. Histoire de maîtriser cette future place de marché des parfums avant de se faire désintermédier.

CES2020
L’innovation du matelas par Nishikawa, qui proclame sur son site avoir démarré “453 ans avant tout le monde “

Aussi logique, mais moins convainquant, les cahiers Hamelin, fondés en 1964, proposent une application pour scanner les notes manuscrites prises sur un cahier de la marque. Entre smartphones, tablettes à stylet et surligneurs électroniques, ils visent les nostalgiques du contact avec le papier. Pas sûr qu’ils restent nombreux très longtemps.

Dans la même veine, Corning Glass, fier de sa capacité à plier le verre pour les tableaux de bord, résistera-t-il aux écrans flexibles (Samsung, LG, Royole) ? La marine à voile était très fière de son dernier voilier à 7 mâts construit en 1902, qui néanmoins n’a pas évité sa disruption par les bateaux à vapeur.

Situation parallèle pour Sharp (« be original ! » est leur slogan), fier d’annoncer le plus grand écran dans la technologie LCD dont il fut leader, écran cependant 2,5 fois plus petit que le « wall » de Samsung… en QLED.

Plutôt que de s’entêter, on peut faire de l’humour, à l’image de P&G qui présentait très sérieusement le « RollBot », un robot qui vous apporte le rouleau de papier toilette salvateur quand vous en manquez au moment critique…

RollBot: Roll of Toilet paper distributed by Robot
Comment P&G nous sauve d’un grand moment de solitude dans les toilettes: Humour au CES2020

Car nier l’impact de l’innovation, comme Kohler qui refuse les smart mirrors au prétexte d’une image terne, conduit inexorablement à la situation de RCA. Il y a 30 ans, ils tenaient le plus grand stand du CES, aujourd’hui il faut chercher le frigidaire pourtant rouge qu’ils exposent. Ou à celle de Kodak, avec leur stand de 4 m².

RCA et KODAK, anciennes star du CES. Le monde change plus vite que les marques parfois…

Pourtant les domaines prometteurs et riches de sens sont nombreux à avoir explosé au CES2020, que ce soit autour de l’écologie (mobilité électrique, senseurs, fermes urbaines 20 fois plus efficaces que les fermes traditionnelles, production d’eau potable à domicile – le panneau solaire de l’eau potable !), de la santé (imaginez une visite médicale personnalisée 24h/24)  ou du bien vieillir (avec une multiplication par 10 du nombre de centenaires en une génération, l’EHPAD ne peut pas être la seule solution). Ces thématiques alimentent de nouveaux écosystèmes, et mettent en place de nouveaux paradigmes, comme le font également les secteurs plus matures des drones et de l’impression 3D, ou encore l’initiative dérangeante de Neon (filiale de Samsung qui ne tient apparemment pas trop à y associer son image) qui vise à reproduire les émotions humaines : avec ses avatars plus vrais que nature, les start-up qui se vantent de détecter les deepfakes dans l’autre pavillon du CES ont du travail…

CES
Humains et non-humains séparés par une simple vitre au CES2020 – les avatars de NEON

Dynamique des écosystèmes et changements de paradigme : les deux sources auxquelles devrait puiser toute réflexion sur la transformation digitale des propositions de valeur, décidément l’enjeu clé de la décennie qui s’ouvre.