Le 26 novembre dernier, le secrétaire d’Etat chargé du numérique, Cédric O, était l’invité du club Prospective Les Echos, pour débattre du numérique pour tous.

Le thème est un oxymore, au vu des statistiques : un Français sur cinq serait exclu du numérique, et cela concerne tous ceux qui, seuls, ne peuvent se connecter aux services de l’Etat en ligne. La solution sera donc humaine : des « Maisons des Services » réparties sur tout le territoire les aideront à accomplir leurs démarches. Non pas qu’ils soient illettrés, mais il faut souvent une tournure d’esprit particulière pour se sortir des impasses – au sens du parcours client – dans lesquelles les développeurs informatiques laissent parfois les utilisateurs des services qu’ils conçoivent. Cédric O a beau dire que l’interface client n’est pas l’alpha et l’oméga du numérique, elle fait pourtant toute la différence entre un service choisi et utilisé dans un univers concurrentiel, et un service subi et délaissé dans un monde de monopoles d’Etat. Il ne s’agit pas ici de courir après une audience maximale, mais d’éviter l’isolement d’une partie significative de la population, qui signe la faillite d’une politique et préfigure de graves troubles sociaux.


A cette aune, présenter une stratégie Cloud de l’Etat dont le troisième étage prendra la forme d’un référencement d’opérateurs tiers est a priori une bonne nouvelle, quand les deux premiers étages seront des services de Cloud conçus ou gérés par l’Etat. Sauf que les administrations sont prévenues : ce troisième étage ouvert à la concurrence, si l’on peut espérer qu’il sera à la pointe sur le plan des interfaces utilisateur, ne sera pas totalement « Cloud Act free », pour reprendre l’expression du secrétaire d’Etat. Dommage d’ailleurs que ce même signalement ne soit pas mis en place pour les opérateurs privés qui manipulent les données pour le compte des administrations. Un opérateur privé peut être français, et quand même dépendant du Cloud Act en ayant choisi une entreprise américaine pour son cloud par exemple. Pour le député et auteur du rapport sur l’IA Cédric Villani, cette attitude est suicidaire, puisque, au-delà de négliger la protection des données personnelles des administrés, il offre les informations les plus confidentielles de l’entreprise à ses concurrents américains.

 

Nous voici au cœur du sujet : la facilité d’usage (gratuité, appel aux acteurs dominants….) a un prix : l’aliénation de ses données par un opérateur tiers pas toujours soumis à nos règlements protecteurs de la vie privée, surtout s’il est non européen.

Données d’autant plus sensibles que l’on se rapproche de la santé, prochain champ de bataille des GAFA (Google Apple FaceBook Amazon), à la suite du glissement sémantique opéré par la montre AppleWatch Série 4 : en introduisant l’année dernière la capacité à prendre un électrocardiogramme, Apple est passé du bien-être (mesurer le nombre de pas ou la durée du sommeil) à la santé. On peut parier sans grand risque que Fitbit, depuis son rachat par Google le mois dernier, suivra la même pente, encouragé par sa maison mère qui vient, grâce à un accord avec Ascension, d’obtenir l’accès aux données de 50 millions de patients américains.

Ce glissement du bien-être vers la santé provoquera bien sûr le même glissement dans l’équation économique de ces services. En échange d’une connaissance intime des utilisateurs à travers leurs données privées, ils leur promettent aujourd’hui une vie plus facile. Demain, ils leur proposeront une vie plus longue : données privées contre années supplémentaires d’espérance de vie, qui pourrait résister ?

Sauf que l’usage de ces données numérique privées capte une part de plus en plus importante de l’économie. Le ciblage publicitaire qu’il permet, par exemple, conduit à réserver la quasi-intégralité de la croissance du marché publicitaire aux deux consonnes des GAFA (qui en valeur absolue représentent déjà un quart des dépenses publicitaires mondiales).

Comment redresser la barre et gagner cette nouvelle bataille, en utiliser par exemple le fait que deux des cinq plus grandes bases de données de santé mondiales sont françaises ? Nous avons les données, et nous avons les cerveaux… en théorie. Certes, la France compte 12 médailles Fields (l’équivalent du Prix Nobel pour les mathématiques, science au cœur de l’Intelligence Artificielle), contre 13 pour les Etats-Unis.  Mais celui qui rappelait le mois dernier notre performance à un parterre d’étudiants était le responsable du recrutement pour les centres de R&D du chinois Huawei. La fuite des talents hexagonaux est bien organisée (tant qu’ils existent, une vraie question depuis le dernier rapport PISA). Que faire ?

Cedric O est très clair : ne réfléchissons pas trop longtemps à la façon d’autoriser l’accès à nos données pour nos champions. Le principe de précaution serait ici mortifère, car notre avance de « capital données » est limitée dans le temps. Mais il faudrait aller plus loin, et proposer un principe de confiance, y compris à nos start-up: les leaders mondiaux des robots, des voitures autonomes ou des équipements telecoms sont nés de contrats de prototypes passés avec leurs armées nationales. Que faisons-nous pour encourager l’adoption de nos technologies innovantes, y compris par nos grandes entreprises, alors que les DSI savent qu’un choix GAFA ne leur sera jamais reproché ? Dans un monde de continents concurrents, il en va pourtant de leur survie économique, et par là de notre indépendance politique.

 

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