La crise sanitaire que nous traversons s’accompagne d’une accélération des mutations des sociétés occidentales. Les demandes d’un monde moins polluant font l’objet d’une attention soutenue de la part des médias nationaux. Pourtant l’IA pourrait être la première gagnante du monde post-Covid.

Depuis Mars 2020 la pandémie de la Covid 19 a généré une succession de décisions politiques qui bouleversent nos sociétés. Il y a tout juste un an, personne ne pouvait imaginer l’ampleur de la crise sanitaire et envisager l’ensemble de ses conséquences économiques et sociales. Qui aurait pu croire que nos économies subiraient des coups d’arrêts répétés, révélant ainsi la fragilité de bien des business models. 

 

La dimension technologique a pris un tel élan quelle est devenue indispensable dans notre quotidien

Par nécessité, chacun a dû s’adapter à cette nouvelle donne apparue brutalement. Le moment n’était plus à la réflexion mais à l’action. L’utilisation massive des possibilités offertes par les technologies digitales s’est imposée naturellement accélérant sans aucun doute un processus déjà bien engagé dans certains secteurs économiques. Cette accélération brutale basée sur une transformation numérique et digitale va certainement s’accompagner, et de façon durable, d’une métamorphose totale de la société en général. Le déploiement de solutions digitales fait apparaitre de nouvelles habitudes et celles-ci laissent des traces sur les comportements individuels. Le caractère envahissant de l’approche technologique basée principalement sur des solutions digitales offre ainsi à l’IA une incroyable opportunité de continuer son déploiement.  

Par cette transformation brutale de nos modèles, la dimension technologique a pris un tel élan quelle est devenue indispensable dans notre quotidien. Au niveau individuel, elle bouscule considérablement notre rapport aux aspects routiniers de la vie (rapport au temps, à l’acquisition de la connaissance, relations au travail, etc.). Au niveau collectif, les pratiques sociales et organisationnelles ont muté en un temps record en raison de la nouvelle situation à laquelle nous sommes tous confrontés.

 

L’IA induit une évolution des conditions de travail

La transformation numérique s’appuie sur la technologie de l’IA. Elle est devenue une partie prenante incontournable de la performance. Il est certain qu’elle sera prochainement intégrée dans les axes stratégiques et de développement des entreprises. Les axes de transformation dont l’IA est la source, et l’ensemble de facteurs impactant qui en découle, constituent indéniablement un beau challenge pour nos organisations.

Aucun secteur ne saurait s’affranchir de l’IA. Celle-ci impose approche différente de nos comportements, de nos modes de réflexion, de nos relations dans le monde professionnel quel qu’il soit. Pour faire face à ces nouveaux enjeux les entreprises mettent en œuvre de vastes programmes de transformation impliquant l’IA. Ces derniers consistent à faire évoluer la manière de concevoir et fournir des services ou des produits, et de transformer la structure interne de l’entreprise pour la rendre plus compétitive. Également, l’IA induit une évolution des conditions de travail des employés.

Nous nous limiterons dans cet article à relater ce qui nous semble relever d’une vision créatrice de valeur pour le futur : 

. Les transformations technologiques et techniques

. Les effets sociaux et sociétaux de ces transformations

. Les effets économiques et financiers de ces transformations

A l’ère du digital, les organisations et plus largement la société et l’économie, font face à plusieurs transitions. Il est impossible de gérer chacune de ces transitions indépendamment des autres.  

        1 – Les transformations technologiques et techniques

Au-delà de l’intelligence artificielle omniprésente dans bien des secteurs, la plus grande transformation à venir, considérée comme une vraie révolution en termes de performance est celle de l’avènement de l’informatique quantique. Basé sur les principes de la mécanique quantique, ce type d’ordinateur nouvelle génération fonctionne à l’échelle de l’infiniment petit, au-delà des lois de la physique classique. Si un ordinateur classique comme celui que nous connaissons actuellement traite l’information de manière binaire, l’ordinateur quantique bouleverse les règles traditionnelles du codage. Sa capacité de calcul surpasse de très loin celle d’un ordinateur traditionnel. Il peut également administrer rapidement un nombre de données bien plus important que les ordinateurs que nous utilisons aujourd’hui. 

L’intérêt principal de l’ordinateur quantique réside dans sa capacité à traiter des problèmes faisant appel à une énorme quantité de variables et de données. Ces problèmes ne peuvent être résolus dans un délai raisonnable par des ordinateurs classiques. Lorsque le calcul des algorithmes trouve ses limites, la recherche opérationnelle quantique permet d’obtenir des résultats dans un temps réduit. Séquentiel au départ puis parallèle par la suite, le calcul va devenir « cooccurrent », impactant la programmation et les algorithmes, mais aussi les applications et la sécurité de l’information, faisant ainsi naître de nouveaux usages. 

  2 – Les effets sociaux et sociétaux de ces transformations

Les enjeux sociaux et sociétaux de l’intelligence artificielle sont innombrables. Ses applications concernent potentiellement tous les aspects de notre vie. Elles affecteront notre relation individuelle et collective au monde qui nous entoure.

L’IA peut apporter une aide quotidienne précieuse à chacun d’entre-nous. Également, elle peut prendre des décisions de façon autonome suivant la programmation algorithmique réalisée en amont.  L’apport fondamental du caractère prédictif de l’IA est en mesure de révolutionner les pratiques des décisionnaires et de tous les managers. Par ailleurs, l’automatisation relie déjà l’IA aux processus de production physique, permettant aux robots d’opérer avec une autonomie accrue. Les bouleversements induit par les déploiements de l’IA vont fortement influencés nos routines individuelles mais également l’organisation des entreprises et la structuration humaine de celles-ci. Les préconisations générées par les algorithmes de l’IA vont devenir le point d’ancrage des débats des comités de direction. Il n’est pas interdit de parier que ces préconisations deviennent l’instrument de médiation des rapports sociaux au sein de l’entreprise.    

Plusieurs banques de réseaux françaises (Crédit Mutuel par exemple) exploitent déjà cette possibilité et remplacent les tâches répétitives à faible valeur ajoutée de leurs chargés de clientèle par des technologies telles que Watson développées par IBM. Initié sur des tâches simples à l’origine, Watson est aujourd’hui capable de répondre à des questionnements de clients plus sophistiqués. A terme, il sera amené, non pas à remplacer le chargé de clientèle (en tout cas pas tout de suite) mais suggérera à ce dernier des offres commerciales fondées sur sa connaissance parfaite du client et de son environnement. 

L’évolution de la mission et donc du rôle du salarié dans les organisations seront inévitablement source de ruptures nouvelles dans la société. L’évocation d’une quatrième révolution industrielle signale l’ampleur des changements à l’œuvre. La portée de ceux-ci est comparable aux effets de l’émergence du secteur manufacturier au XIXème siècle. Les secteurs qui n’intègrent pas rapidement ces innovations risquent d’être déclassés. Les personnes qui refusent d’intégrer les nouvelles pratiques induites par l’IA subiront une perte de leur statut social.  La diffusion de l’IA apporte des bouleversements majeurs sur le plan social et sociétal. Les intérêts associés à cette technologie, sa très grande disponibilité et son caractère profondément disruptif indiquent que la mutation va s’opérer très rapidement. Il devient alors primordial que l’ensemble des parties prenantes opèrent cette transition de la manière la moins traumatisante possible. Également, il convient d’imaginer des choix alternatifs pour les personnes qui ne pourront être en capacité de « prendre le train en marche ».

Au-delà, des potentiels conflits intergénérationnels, les relations interpersonnelles vont connaître bien des bouleversements avec l’apparition de solutions applicatives comme les assistants personnels. Ces derniers vont altérer la relation au travail au sein des organisations.  Il faudra se faire à l’idée de cohabiter ou coexister avec un ensemble de solutions liées à l’IA, permettant de parler d’intelligence augmentée. Cette évolution, sans aller forcément jusqu’au « transhumanisme », va générer beaucoup d’inégalités sociales. Celles-ci seront liées à la possibilité de développer, ou non, sa propre intelligence digitale. Incontestablement, l’intelligence digitale modifie les modèles hiérarchiques basés sur la supervision et le contrôle de proximité. Elle donne naissance à de nouveaux mécanismes de management qui s’appuient davantage sur les soft skills, l’intelligence émotionnelle, la pensée divergente, la capacité à faire des connexions entre les choses, la résilience, la gestion du temps, le leadership (virtuel), le management des talents atypiques etc.

3 – Les effets économiques et financiers de ces transformations

L’IA représente un formidable levier pour amplifier la croissance de nos économies et de nos entreprises. L’augmentation significative de la productivité du travail induite par des technologies d’IA innovantes permettront aux individus de gérer plus efficacement leur temps. Elles autoriseront les femmes et les hommes à se consacrer, plus qu’hier, à ce qui fonde leur humanité : créer, imaginer et innover. 

Confrontés à des défis majeurs et inédits depuis l’arrivée de la pandémie COVID-19, les dirigeants doivent aujourd’hui piloter des organisations imbriquées dans un environnement toujours plus complexe et incertain. Il peut être opportun d’affronter cette crise sanitaire dans un esprit de réinvention : accroître la transformation de leur environnement et définir des structures qui privilégient les coûts variables. Rester agile et tenir compte de la progression, de la virulence ou de la récurrence de la pandémie. Etudier l’impact de celle-ci sur la stratégie de reprise et développer une organisation flexible qui autorise une adaptation rapide aux nouvelles conjonctures.

Jusqu’à présent les impacts des transformations liées à l’IA et leurs effets économiques et financiers se mesuraient au gré de l’avancée de l’ubérisation des business models. La désintermédiation restait au cœur d’un système centré sur l’expérience utilisateur, la fidélisation des clients et la traçabilité des transactions. L’ubérisation repose principalement sur les plateformes numériques où se rencontrent prestataires et utilisateurs. Elle s’étend à un ensemble de secteurs tels que l’hôtellerie, l’immobilier, l’édition, la restauration, les travaux à domiciles, les banques, etc. Aucun secteur ne peut se prévaloir d’être protégé.

La crise a agi comme un formidable accélérateur de la prise de conscience de la dimension stratégique de l’information numérisée, de la “plateformisation” de l’économie. La gestion des flux (de personnes, de marchandises) a été totalement bouleversée.

Face à cette situation et à ce contexte si particulier, les plateformes ont confirmé leur très grande agilité et leur capacité d’adaptation rapide. A titre d’exemple, des partenariats ont été mis en place entre les grandes enseignes de distribution et de restauration et les plateformes de livraison de repas. L’insertion des entreprises autrefois isolées dans les chaînes logistiques s’est accélérée. 

Dans le même temps, la crise a profondément impacté les résultats économiques de ces acteurs. Sur l’ensemble de l’exercice 2020, Uber a accusé une perte nette de 6,77 milliards de dollars et une chute de 14 % de son chiffre d’affaires à 11,13 milliards de dollars. Uber a dû faire face à la fermeture des restaurants et Uber a licencié un quart de ses effectifs. Sans doute allons-nous assister à une accélération de la mutation du modèle économique de ces plateformes. 

Enfin, avec la crise, la question de la donnée, de sa propriété, de son partage, de son interopérabilité, devient un levier puissant à même de permettre à de nombreuses entreprises de se réapproprier la maîtrise de leur écosystème. 

Les initiatives visant à s’emparer des nouveaux modes de production ont vu le jour : pour produire des masques, renforcer les circuits courts, etc.

En conclusion, l’ensemble de ces transformations vont amener de nouvelles manières de penser, de nouvelles méthodes de travail et de nouveaux outils, ainsi que de nouvelles compétences, tous encore inconnus. Les nouveaux usages sont à inventer. Ils modifieront certainement les business models des entreprises. Les organisations devront, de nouveau, se transformer pour s’adapter et retrouver leurs performances passées. On le souhaite.

Tribune rédigée par Pascal MONTAGNON, Directeur de la Chaire de Recherche Digital, Data Science et Intelligence Artificielle (INSEEC U – Lyon) et Eric BRAUNE, Professeur associé (INSEEC U – Lyon)

 

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