D’un côté, Elon Musk, fondateur de PayPal, Tesla, Hyperloop et SpaceX, une icône du venture capital américain. De l’autre, Magellan, explorateur portugais du XVIe siècle, connu pour avoir réalisé le premier tour du monde sous les couleurs de l’Espagne. Plusieurs siècles et degrés technologiques les séparent.

Pourtant, ils partagent tous les deux des ambitions hors-normes, qui dans un pays comme la France, pays du principe de précaution, paraissent survenir d’un autre monde. Pendant que certains se moquent des retards des objectifs de production des Tesla ou du rêve d’Elon Musk de coloniser la planète Mars, l’Histoire s’écrit, sans nous.

Les deux hommes sont des représentants d’industries très risquées et intensive en capitaux

Le venture capital a pour objectif de financer de jeunes sociétés aux ambitions mondiales. Ainsi, PayPal est le leader des paiements en ligne, Tesla et Hyperloop ont pour ambition de révolutionner la mobilité terrestre, de la même manière que SpaceX souhaite disrupter l’industrie aérospatiale. Pour Peter Thiel, une autre icône de cette industrie, le venture capital doit avoir pour objectif, plus que de créer des leaders, de constituer des monopoles sur leurs marchés ; comme l’est Google sur la publicité en ligne (cf. From Zero To One). Cela nécessite des afflux de capitaux significatifs : à titre d’exemple, pour Tesla c’est déjà plus de 10Md$ investis et près de 2Md$ pour SpaceX.

L’incipit de la biographie de Magellan de Stefan Zweig « au commencement était les épices » exprime l’idée selon laquelle les Grandes Découvertes ne sont que la conséquence d’une volonté des puissances occidentales de supprimer les intermédiaires dans l’importation des épices. Ces épices étaient chères et indispensables pour tromper la fastidieuse monotonie des plats. Lorsque la Couronne d’Espagne finance le voyage de Magellan, l’objectif est bien clair : trouver une route nouvelle pour acheter des épices au plus près du lieu de production. Le désir de chacune des puissances exploratrices – Portugal et Espagne en tête – était de reconstituer une route monopolistique à leur profit. Pour réaliser cette ambition, les princes et leurs financiers devaient constituer des flottes ; une entreprise coûteuse et éminemment risquée puisque l’Afrique, les Indes et a fortiori l’Amérique étaient encore des terres peu explorées.

Ces deux industries s’appuient sur une logique de financement identique : il suffit qu’un bateau ou une startup réussisse pour rembourser la totalité de la mise  

Dans son livre From Zero To One, Peter Thiel rappelle la logique des fonds de venture capital américain : à chaque investissement, l’investisseur doit être convaincu que la société pourra, en cas de succès, être en mesure de rembourser la totalité des fonds investis pour constituer le portefeuille. Plusieurs articles rappellent les mathématiques sous-jacentes des fonds pour répondre aux attentes de leurs souscripteurs (env. 15-20 % annuel) : les deux meilleurs investissements doivent se réaliser avec un multiple en moyenne de 30 x pour un fonds de 10 ans. De même, les armateurs qui financent la construction et l’armement des bateaux en départ des Indes, parient que le retour d’un seul bateau suffira à rembourser leur mise. Dans le cas de Magellan, sur les cinq bateaux du départ, seul un reviendra  – le bien nommé Victoria, le plus petit, et les vingt six tonnes d’épices qu’il rapportera à Séville induiront un bénéfice net pour les armateurs.

Les deux hommes maîtrisent parfaitement l’art du « pitch » ainsi que de l’ensemble des outils de communication à leurs disposition

Elon Musk est un habitué de Twitter et l’utilise régulièrement pour alimenter l’intérêt de ses investisseurs. D’une manière plus générale, Elon Musk est le modèle de l’entrepreneur qui, pour décider les financiers de les suivre, construit un discours fondé tant sur le Logos que le Pathos, c’est à dire autant convaincre que séduire. Plusieurs siècles plus tôt, Magellan a dû lui aussi décider les financiers de la Cour d’Espagne d’investir dans une nouvelle flotte pour découvrir un passage, par le sud des Amériques, alternatif à la route portugaise qui contourne le sud de l’Afrique. Il a su les convaincre de la probabilité forte de trouver ce passage et leur introduire une part de rêve sur les richesses qu’ils pourraient en tirer. Enfin, une fois en route, Magellan à défaut de Twitter fera venir à bord un homme instruit, Antonio Pigafetta, qui tiendra le journal de bord et l’utilisera à son retour pour faire entrer Magellan dans l’Histoire.

Dans un pays comme la France, pays du principe de précaution, les ambitions hors normes d’un Elon Musk paraissent survenir d’un autre monde

Elon Musk, comme Magellan avant lui, souhaite utiliser les moyens financiers désormais à sa disposition pour inscrire son nom dans l’histoire. Son ambition cristallise les passions ; les attentes sont désormais immenses. Si les fruits ne tiennent pas encore la promesse des fleurs, Elon Musk, comme d’autres, continuent de croire que de nouveaux espaces sont à conquérir, pour le bien commun. Ils maintiennent un rêve, une certaine idée, que l’Homme est maître de son destin. Alors, dans un pays comme la France qui a décidé d’inscrire dans la Constitution en 2005 un principe de précaution, cela détonne. Dans sa campagne, Emmanuel Macron proposait de mettre fin à ce principe qui symbolise cette défiance sociale dans le risque ; que ce risque puisse paraître irréaliste ou non. Car, Elon Musk ou Magellan ne sont pas d’un autre monde ; et leurs ambitions folles les mènent à écrire l’Histoire, sans nous.