Chaque année, le CES de Las Vegas vient conclure la période des vœux dans une tempête d’analyses de tendances. Et comme chaque année, il émerge un gadget emblématique souvent sans grand avenir – en 2020, sans doute les avatars photoréalistes Neon – mais surtout les véritables débats technologiques : l’avenir de l’audiovisuel, la 5G, le stade 3 du véhicule autonome, le « massive IOT »… Après le tintamarre, l’état de l’art. 

Sur le Strip, le cliquetis des machines à sous s’est tu depuis longtemps. Les roues qui ont fait la fortune de Las Vegas sont devenues des simulations vidéos aux couleurs de tel ou tel film ou personnage à la mode, du Seigneur des Anneaux à la Guerre des Etoiles aux Trois Immortels – le pot-pourri kitsch restant la marque de fabrique de la ville. Cette discrète transformation numérique a réussi  : les slot machines représentent les deux tiers des quelque 12 milliards de dollars que l’industrie du jeu génère au Nevada. Et une deuxième « révolution » se prépare. Techniquement, un logiciel auto-apprenant peut dès aujourd’hui venir ajuster la probabilité de gains au comportement du joueur, le faisant gagner juste assez au bon moment pour éviter qu’il ne se lève, dégoûté de ses pertes répétées. Tout comme « Netflix produit ses émissions en analysant toutes les informations [sur le comportement de ses utilisateurs] », écrit par exemple le consultant Andrew Engel,« Les solutions d’intelligence artificielle permettent d’identifier la bonne offre (…), comme une partie gratuite au bon moment pour maximiser le jeu futur ».


Slot machine vidéo
Alors qu’au CES on trouve des flippers connectés, 
les slots machines de Las Vegas se donnent des airs hybrides (ici, l’hôtel Bellagio).

 

Si on comprend Las Vegas non seulement comme la ville du syncrétisme en toc, mais aussi comme l’emblème d’une transformation numérique réussie, alors le parallèle avec le CES, qui s’y tient chaque année, saute aux yeux. Comme une vulgaire machine à sous, en vingt-cinq ans, le salon du syndicat professionnel américain de l’électronique grand public (la CTA, pour Consumer Technology Association), a connu sa propre transformation numérique. En vingt ans, le salon états-unien de l’électroménager de salon, l’ancien Consumer Electronic Show, regardé de haut par les techies de Silicon Valley, s’est mué en simple CES, une gigantesque foire mondiale de l’innovation où les constructeurs automobiles rivalisent avec les fabricants de robots, où Google, Amazon et Microsoft se mêlent aux stands immenses de Samsung et LG. « Le Consumer Electronic Show est mort » s’exclame Xavier Dalloz, qui dirige la Mission CES, partenaire français de la CTA: « Vive le CES : Citizen Experience Show et Convergence Ecosystem Show ! ».

Quand la révolution numérique mange ses enfants

Les métiers au cœur du CES d’origine sont en effet ceux qui ont connu de plein fouet la révolution numérique : photo, hi-fi, fabricants de téléviseurs. Chez ces derniers, on pouvait spéculer cette année sur qui, des téléviseurs Oled de LG ou Qled de Samsung l’emportera dans la 8K. « Les LED organiques (Oled) sont une technologie émissive qui produit un vrai noir, alors que Qled n’est que l’appellation marketing de l’état de l’art en cristaux liquides (LCD) » observe Olivier Ezratty, ancien dirigeant de Microsoft en France devenu l’un des principaux observateurs français du salon: « Mais au fond, à quoi sert cette bataille pour le noir ? Il n’y a pas de film où l’on verrait la différence. » 

 

Le Samsung QLED 8K atteindra-t-il votre salon ?

 

L’adoption des téléviseurs 4K n’est pas encore terminée que les constructeurs s’engagent déjà dans la 8K. Cela accompagne un mouvement d’augmentation constante de la taille des écrans. Depuis 2009, par exemple, la taille moyenne des téléviseurs augmente d’un pouce par an : elle atteint désormais 50 pouces aux Etats-Unis et environ 46 pouces en France d’après la CTA. Mais le marché stagne. Et pendant ce temps, « le lent étranglement de la télévision par la SVOD s’inscrit dans le hardware : tous les téléviseurs se doivent d’avoir un bouton Netflix ou Amazon Prime », conclut Olivier Ezratty. La 8K pourrait être à la télévision ce que le Blu-Ray a été au DVD : une technologie qui n’a jamais tenu sa promesse de relancer le marché.

Autre exemple, l’audio à haute résolution (le Hi-Res Audio, dont les aigus montent à 192 kilohertz) peine à trouver son public. D’autant plus que le principal dispositif vendu aujourd’hui sont les nombreuses barres de son, dont la qualité audio reste moyenne. De même, la semaine dernière, Sony a présenté un appareil photo hybride à 60 millions de pixels, bien au-delà de ce que l’œil humain peut voir. « Pas de quoi renverser la tendance d’un marché en chute libre, phagocyté par les smartphones » remarque Olivier Ezratty. L’amélioration de la photo constitue en effet le principal, sinon le seul argument de vente de l’iPhone 11, lancé en septembre dernier (Apple a toujours boudé le CES, quoique pour la première fois un dirigeant soit venu cette année – symboliquement, pour participer à une conférence à une conférence sur le respect de la vie privée). 

Le marché des smartphones lui-même commence à piétiner, en attendant que la 5G vienne accélérer le renouvellement des terminaux par le grand public : une course au haut débit qui n’est pas sans évoquer, par certains aspects, la première transformation numérique de l’électroménager de salon. Celle-ci, après avoir poussé vers le trépas des géants comme Kodak ou Thomson, semble avoir atteint un plateau. Le progrès devra venir  d’ailleurs : « Seule l’intelligence artificielle peut désormais apporter des réelles améliorations, qu’il s’agisse d’aider à la mise au point, à la retouche d’image, à l’indexation de la musique ou même à sa création » conclut Olivier Ezratty. 

Olivier Ezratty : «Dans l’audiovisuel, seule l’intelligence artificielle peut désormais apporter des réelles améliorations»

 

En attendant C-3PO, Neon

La remarque s’applique bien au-delà de l’audiovisuel. « Il y a deux ans déjà, le CEO de Google Sundar Pichai avait prophétisé que le mobile-first céderait le pas au AI-first : cela se matérialise aujourd’hui » se souvient Jérôme Grondin, qui dirige le Lab de Niji, une société de conseil.  Et cette année, le Star Lab de Samsung s’est proposé de donner un visage, et même un corps entier à l’intelligence artificielle : Neon. « Ce sont des effets spéciaux de cinéma, des CGI (computer-generated images), auxquelles on imprime les mouvements d’une personne qu’on a scannée en 3D » analyse Olivier Ezratty, qui remarque que « la véritable difficulté, c’est le mouvement des lèvres : les réseaux de neurones ne peuvent pas encore gérer la haute définition dans quelque chose d’aussi complexe ». C’est d’ailleurs souvent ainsi que l’on peut reconnaître les deepfakes : les lèvres sont plus floues que le reste de l’image. 

Ces avatars photoréalistes ont été brièvement, grâce à un battage réussi, la coqueluche des médias du monde entier. Mais le soufflé est vite retombé, car une réelle conversation reste impossible : la technologie ne sera pas mature avant que les limites de l’intelligence artificielle ne soient repoussées. Quiconque a eu affaire à un chatbot connaît la différence avec un être humain, fût-il relégué dans un centre d’appels. Une image réaliste ne fait que rendre plus criant cet écart. Faute d’un agent conversationnel réellement interactif, le fantasme du « droïde de protocole », C-3PO dans La Guerre des Etoiles, reste donc inassouvi. Le contact du grand public avec l’intelligence artificielle reste principalement limité à la commande vocale augmentée qu’apportent Siri, Alexa et Google – ou Snips, start-up française rachetée récemment par un grand de le hi-fi, Sonos. Depuis 2016, on la voit au CES se propager d’un produit à l’autre, comme une traînée de poudre.

Rupture d’interface

Google a bâti une maison face au centre de conférences pour montrer comment se conjuguent son assistant vocal Hey Google et son offre domotique, Nest. Et en passant d’un stand à l’autre au CES, on pouvait parler tantôt à une voiture, tantôt à un robot, et même à l’évier de la cuisine, pour lui demander de verser une quantité d’eau précise à une température exacte. Utile pour cuire des pâtes, ou remplir un biberon.

Kohler faucet
Le robinet à commande vocale de Kohler, qui permet de régler la quantité et la température de l’eau versée

 

Samsung a pour sa part présenté un assistant domestique, Ballie : une petite balle qui vous suit partout, pour recevoir vos ordres et les transmettre à la lampe de chevet ou aux volets du salon. Mais le moment se rapproche où l’on n’aura plus besoin de son téléphone, ou d’un robot de ce genre, pour parler aux objets du quotidien : après le clavier, la souris et l’écran tactile, la reconnaissance vocale a apporté une rupture d’interface. L’an dernier déjà, Legrand avait présenté une prise électrique dotée d’une interface Alexa. En outre, « Apple, Amazon et Zigbee viennent de signer un protocole commun de communication qui promet enfin une réelle interopérabilité entre les objets connectés », remarque Dimitri Carbonnelle, fondateur de Livosphere et contributeur au rapport Ezratty. L’alliance Zigbee comprend les grands opérateurs et fabricants de l’Internet des objets (IOT, pour Internet of Things) comme NXP (Philips) et le français Legrand. 

 Même si la réalité du marché est encore modeste, elle est loin d’être marginale : le programme Eliot (Electricté et IOT) de Legrand a réalisé 635 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018, par exemple.  Au CES 2020, il renforçait sa gamme avec un tableau électrique et une serrure connectés. « C’est l’usage qui prime » témoigne Fred Potter, qui a pris la tête d’Eliot après avoir cédé sa start-up, Netatmo, au groupe Legrand : « 60% des objets connectés ne sont plus utilisés après six mois. Mais quand l’utilité est tangible, les objets non connectés disparaissent progressivement : c’est chose faite dans les alarmes et les caméras, voici maintenant les portiers… ». Ces dispositifs, qui contrôlent la porte de garage et le portillon, ont en effet tout à gagner une connexion mobile. Amazon, pour sa part, a même lancé une sonnette connectée, Ring. 

L’Internet du troisième âge…

Les infrastructures se construisent en théorie autour du confort de l’occupant (OCC, pour Occupant-Centered Comfort). Xavier Dalloz, de la Mission CES, voit « émerger une infrastructure de la smart life » qui réunira la smart home, le smart building, la smart city, le smart retail. Mais dans l’immédiat, à en juger le CES la semaine dernière, la santé et le vieillissement forment les vrais moteurs de l’expansion de l’IOT domestique. « Ce sont tous des produits qui répondent à des angoisses sociétales » remarque Olivier Ezratty: « On veut se rassurer contre le vol grâce aux caméras de surveillance, mais aussi contre l’infertilité, la solitude, la maladie et la mort… ». Le constructeur immobilier japonais Sekisui House, par exemple, présentait à Las Vegas un dispositif où les capteurs disposés dans le plafond mesurent continuellement le rythme cardiaque des occupants. Une continuité d’usage demande ainsi à s’installer avec les « wearables », accessoires et vêtements connectés, du soutien-gorge d’Isocamed censé détecter le cancer du sein au tests de glycémie par l’haleine d’Aerbetic, des innombrables aides au sommeil aux simples brosses à dents connectées. 

Jean Viry-Babel: « Mais où est la technologie ? »

Smart home, paramédical et numérique convergent dans le marketing et la la « dataïsation », barbarisme à la mode. La différence entre l’approche européenne et l’américaine est saisissante. Legrand se prévaut d’une stricte privacy by design, et se refuse de tirer profit des données dont il ne collecte que le strict minimum. En revanche, la brosse à dents connectée Colgate, tout comme celles de ses concurrents, semble n’exister que pour permettre à Colgate-Palmolive de contourner la grande distribution et établir une relation directe au consommateur de ses savons et dentifrices. La géolocalisation des données semble plus importante, dans ce contexte, que l’effective amélioration du brossage. « Face à certaines initiatives, on se dit : mais où est la technologie, où est l’innovation ? » s’étonne Jean Viry-Babel, serial entrepreneur à la tête de XRapid, une entreprise franco-américaine qui applique l’intelligence artificielle à l’analyse du sang, mais aussi des fibres et des moisissures. 

… les enfants de l’Adas…

Dataïsation, aussi, dans la voiture, devenue le deuxième grand pilier du CES, après l’électroménager de salon. On estime qu’un véhicule connecté génère 1 téraoctet d’informations par jour et la manière de traiter ces données se place au cœur du développement du véhicule autonome. « L’automobile connectée devient une plate-forme logicielle qui veut tendre vers le zéro-accident » analyse Hervé Utheza, chief data officer de Here Technologies. « Cette évolution permet aux équipementiers de bâtir une offre de services extrêmement diversifiée, de la sécurité aux services connexes : assurance, publicité, commerce, divertissement… », poursuit-il. On retrouve les différences d’approche entre l’Europe et les Etats-Unis : Google monétiserait 93% des données géolocalisées dont il disposent, alors que l’allemande Here se prévaut de laisser les données à ses clients.

Pour l’heure, la multiplication des services avancés d’assistance à la conduite (Adas, pour Advanced Driving Assistance System) libère le temps de cerveau disponible du conducteur, nourrissant le succès grandissant de Tesla. Trois systèmes – propulsion, navigation et divertissement – définissent aujourd’hui une voiture connectée. Et dans un bel exemple de convergence, Sony présentait cette année sa première voiture, la Vision S. Ce prototype tout électrique s’appuie sur 33 senseurs différents, intègre un écran panoramique sur l’ensemble du tableau de bord et des hauts-parleurs dans chaque siège.

Là où Sony propose une télé panoramique pour distraire les passagers, Salesforce entend les mettre au travail. Le leader du CRM dans le cloud annonçait au CES un partenariat avec le spécialiste américain des équipements audio Harman pour transformer la voiture en bureau connecté:

Here Technologies, pour sa part, s’est allié à un autre spécialiste américain des équipements audio, Bose : audio et commande vocale structureront profondément, à partir de cette année, l’évolution des véhicules semi-autonomes. 

Cela dit, on reste encore loin du véritable véhicule autonome. « Il y a quatre ans, tous les constructeurs annonçaient qu’ils auraient un véhicule entièrement autonome sur la route en… 2020 », se souvient Ezzard Overbeek, CEO de Here Technologies. L’heure venue, les voici bien dépourvus : avec le même ensemble, constructeurs et analystes doutent désormais que le plus haut niveau d’autonomie puisse être jamais atteint. « On ne parle plus des véhicules complètement autonomes, de niveau 5, que pour le transport collectif sur des trajets bien déterminés : des navettes et des robotaxis » remarque François Pistre, de la mission CES. 

A l’inverse de ce qui se passe dans l’audiovisuel, toutefois, la lassitude dans la communication ne freine pas le déploiement des innovations. Hyundai et Uber ont ainsi par exemple présenté au CES le prototype d’un drone-taxi à décollage et atterrissage vertical. Véhicule autonome de niveau 4, il a vocation à voir disparaître le pilote – si jamais le service voit le jour.

Le S A1 présenté par Hyundai et Uber, un concept-drone urbain pour transporter 4 personnes

En attendant les voitures volantes, « les constructeurs travaillent aussi sur la télécommande d’une voiture à distance, tel un drone, et sur des convois où le premier véhicule entraînera tous les autres, laissant les conducteurs (de camions, notamment) se reposer tour à tour », remarque Olivier Ezratty.

Et surtout, tout le monde attend la 5G.

… et le troisième âge d’Internet

Il s’est ouvert avec le CES 2020 une phase de transition de plusieurs années, pendant laquelle les opérateurs télécoms investiront massivement pour déployer la 5G et où les opérateurs de services apprendront à profiter des nouvelles possibilités qui leur sont offertes. On trouve, ici encore, un écho de la première transformation numérique de l’audiovisuel : « De la 2G à la 4G, la progression était relativement simple : la bande passante disponible augmentait, et on s’en servait pour des services plus gourmands, comme la vidéo » explique Hervé Utheza : « Avec la 5G, certes la bande passante augmente encore, mais surtout les appareils se connectent au réseau de manière différente. » Le network slicing permet ainsi à l’opérateur de découper le réseau en sept tranches dynamiques, selon le type de données transportées. 

A l’arrivée, la 5G vise une réactivité immédiate des appareils connectés : « Le monde zéro latence va tout changer  ! », s’exclame l’enthousiaste Xavier Dalloz. Mais pour y arriver, il reste nécessaire de reporter partiellement le calcul hors du cloud, aux extrémités du réseau : dans le véhicule, notamment. « Mes enfants considèrent que les jeux vidéos sont une fonction critique du système de la voiture, et pour cela le cloud computing avec une connexion 5G est parfaitement suffisant, mais tout le monde n’est pas de leur avis » sourit Ezzard Overbeek : « Pour calculer en quelques millisecondes comment éviter une collision, il est préférable d’embarquer la puissance nécessaireHS Kim, PDG de la division Consumer Electronics de Samsung, fait chorus et défend la « on-device AI » : faire résider l’intelligence artificielle dans l’appareil connecté, smartphone ou autre, et non dans un serveur distant.

Le véhicule semi-autonome conduit ainsi à un renversement partiel de la vision du « client léger » et du cloud computing défendue depuis la fin du XXème siècle par les grands éditeurs informatiques américains comme Oracle puis Salesforce. Cette architecture très centralisée a marqué la construction de l’Internet mobile, facilitant la réapparition de grandes plates-formes de contenu, aux dépens des opérateurs télécoms et des échanges pair-à-pair entre utilisateurs. Or, « la 5G porte en elle le potentiel d’un retour du balancier en faveur des opérateurs télécoms, grâce au edge computing qui se fait, lui, très près du consommateur, dans les antennes mêmes de la 5G» analyse Hervé Utheza. 

Hervé Utheza : « La 5G porte en elle le potentiel d’un retour du balancier en faveur des opérateurs télécoms»

Les adeptes de la Blockchain théorisent ainsi un « troisième âge d’Internet », où chacun retrouvera le contrôle de ses données et où le calcul sera effectué à l’endroit le plus économique du réseau. Reste une grande inconnue : qui dit calcul dit chaleur. La combinaison de la 5G, gourmande en énergie au point de menacer la durée des batteries des smartphones, et du edge computing met à rude épreuve les systèmes de refroidissement, notamment dans les voitures. « En matière de transport, on ne raisonne plus en teraflops ou téraops, c’est-à-dire sur la seule puissance de calcul » signale Olivier Ezratty, « mais en téraops/watt : l’énergie dégagée devient un facteur déterminant. » 

Soeur Anne, que voyez-vous venir ? 

Dataïsation. Adas. Et de l’IA partout : en attendant la 5G et le edge computing, le CES 2020 pourrait se résumer à ces quelques mots-clés. « Ceci est mon 25ème CES : dans leur structure fondamentale, les idées restent toujours les mêmes. Ce qui change, c’est la maturation des technologies », analyse Hervé Utheza, qui s’est installé dans la Silicon Valley en 1993 pour le compte de Thomson Ventures : « La diffusion à grande échelle d’une innovation devient ou non possible selon un rapport coût-volumes, et selon l’émotion qu’elle suscite chez le consommateur ». La commande vocale augmentée a passé cette étape il y a trois ou quatre ans. Le « smart home » et les « wearables », pas encore, pas plus que les véhicules autonomes ou la réalité augmentée. «Il faut donner du temps au temps technologique»sourit Hervé Utheza.

Les innombrables propositions de réalité virtuelle, augmentée, diminuée (sans publicités), mixte… attendent ainsi une interface qui leur permettra de sortir des limbes et toucher réellement le grand public. Or, casques et lunettes interactives ne prospèrent jusqu’à présent que dans la sphère professionnelle. Hololens, une filiale de Microsoft, vient de recevoir une commande du Pentagone pour 2,5 milliards de dollars. Mais après avoir investi une somme du même ordre dans les lunettes pour le grand public, elle s’est retirée du marché grand public – tout comme Google, Intel, et bien des start-up.

Les lunettes interactives disposent d’un vaste potentiel: elles pourraient remplacer tous les écrans en un seul – téléviseur, tablette, smartphone s’afficheraient devant nos yeux selon la position de la tête ou la commande vocale. Mais il manque l’essentiel: le bon cas d’usage assorti au bon matériel. « L’entreprise qui trouvera le hardware et le use case aura un succès aussi grand que l’iPod!», s’exclame à Mission CES Bernard Kress, qui a quitté Google Glass pour rejoindre Microsoft Hololens. Son pari : Apple se lancera à son tour dans l’arène cette année.

Encore plus loin à l’horizon, deux technologies commencent à mûrir. Le jour où l’Assemblée Nationale débattait du plan quantique pour la France, IBM tenait à Las Vegas une conférence sur le déploiement de son ordinateur quantique : « La perspective la plus impressionnante de ce CES », s’enthousiasme Philippe Mutricy, directeur des études à bpifrance : « plus d’une centaine de partenaires commerciaux collaborent déjà avec IBM. » Les premiers domaines d’application se dessinent : la chimie et la biologie, la logistique et l’analyse des risques en bancassurance. « L’ordinateur quantique excellera sans doute dans les calculs multiparamétrique de ce genre, » tempère Olivier Ezratty, « mais tout déploiement concret semble encore bien loin… ». Au lendemain de l’annonce de Google d’avoir atteint la suprématie quantique (le niveau où les calculs ne pourraient pas être faits pas l’informatique traditionnelle), l’intérêt d’IBM à mobiliser au CES autour d’un développement essentiellement b-to-b semblait clair. Mais qu’en est-il pour les start-up, si elles se retrouvent dans une technologie tout aussi futuriste ?

Maud Vandaele, Estimeo: «Pour les start-up, le CES reste indétrônable »

Les interfaces neuronales directes (BCI, pour Brain Computer Interface), déjà présentes depuis plusieurs années au CES, offrent une réponse. Nextmind, par exemple, a développé un capteur placé à l’arrière de la tête, sur un bandeau, qui transmet des informations du cerveau à l’ordinateur et l’écran d’un jeu : on se concentre sur le canard et, paf!, le canard. UrgoTech, une filiale des laboratoires Urgo, a de son côté créé un capteur pour s’entraîner, dans l’autre sens, à modifier ses ondes cérébrales et préparer le sommeil. Elle promet d’accélérer l’endormissement de 40 % en moyenne et de réduire de moitié les réveils nocturnes. Encore confinées à des niches – quoique parfois profitables – ces start-up peuvent-elle réellement bénéficier d’une présence au CES ? « Le salon est indétrônable pour obtenir des rencontres qualifiées, tester de nouveaux marchés internationaux et renforcer sa visibilité » résume Maud Vandaele d’Estimeo, une start-up spécialisée dans la valorisation de ses congénères : « Mais la valeur se construit après le CES, en saisissant les occasions qui se sont présentées ».

A suivre: 

  • la publication du rapport Ezratty, dont la version préliminaire est ici
  • le débriefing de la Mission CES début février à Paris