L’élection de Joe Biden a été nettement plus serrée qu’attendue, tout spécialement dans les états du Midwest. Ces scores paraissent liés à la fragilité économique et à la dépendance énergétique de la classe moyenne de ces états, qui seront autant de défis pour la nouvelle administration américaine.

A l’encontre de ce qu’indiquaient les sondages, l’élection présidentielle américaine s’est avérée nettement plus serrée qu’anticipé. Il n’y a pas eu de « vague bleue », les démocrates n’ont gagné pour l’instant qu’un seul siège au sénat et en ont perdu plusieurs à la chambre des représentants. Bien sûr, Joe Biden a remporté l’élection mais son avance dans les états clés est très faible : il ne devance Trump que de 110000 voix dans quatre des états qui ont fait son élection (Arizona, Georgie, Nevada et Pennsylvanie).


Mais c’est précisément dans les états du Midwest où Biden était censé dominer Trump – il devait également rattraper le président sortant dans l’Iowa et l’Ohio où Trump a finalement largement gagné. Selon nombre d’observateurs, la logique aurait voulu que ces états, souvent anciennement industriels, se détournent du président sortant : la guerre commerciale avec la Chine, les tarifs douaniers ou la renégociation du NAFTA n’ont pas fait magiquement renaître tous les emplois industriels perdus. La gestion hasardeuse de l’épidémie du coronavirus, qui a particulièrement touché ces états du Midwest, n’aurait pas dû améliorer les chances de Donald Trump.

Pourquoi alors une élection si serrée ?

Sans être exhaustifs, les arguments ci-dessus ont probablement négligé les nombreux messages accumulés au cours de la campagne contre l’adversaire de Donald Trump.

En effet, Biden a été décrit comme le responsable des misères des ouvriers : il serait l’un des membres de cet establishment qui a apporté le NAFTA et qui a permis l’intégration de la Chine à l’OMC – deux chocs majeurs pour l’emploi manufacturier aux Etats-Unis depuis 25 ans. Bien sûr, c’est ici faire l’impasse sur l’automatisation et la robotisation massive à l’œuvre pendant la même période et qui a été tout aussi importante pour la réduction de l’emploi et des salaires dans le secteur manufacturier.

Mais, in fine, la campagne électorale a réussi à faire peser sur Biden la responsabilité de la polarisation du marché du travail – la destruction des emplois de la classe moyenne et la création concomittante d’emplois à la fois très et très peu qualifiés[1] — qui résulte de cette concurrence internationale et de l’automatisation. Or, dans cette polarisation, les ouvriers qui perdent leurs emplois intermédiaires n’obtiennent pas un emploi très qualifié, d’ingénieur, par exemple, mais se voient plutôt déclassés. Nombre de ceux-là n’habitent pas dans des grandes villes qui offrent des opportunités d’emplois nombreuses et variées, mais plutôt dans des villes petites ou moyennes où la fermeture d’une usine est une tragédie.

De ce point de vue, les politiques de Biden pour le climat étaient également une source d’inquiétude.

Beaucoup des emplois dans le Midwest sont directement liés à l’utilisation voire extraction de ressources sans attention particulière pour les générations futures : industrie minière, industrie lourde, agriculture intensive… Le pétrole de schiste a également contribué à rendre dépendantes de l’industrie pétrolière certaines régions de ces états. Le prix de l’énergie lui-même est important aussi bien pour les longs déplacements que pour chauffer ou climatiser les logements et les bureaux. Toute nouvelle taxe ou régulation en faveur de l’environnement serait alors particulièrement coûteuse à court terme pour nombre des électeurs de la classe moyenne.

Si la nouvelle administration ne prend pas à bras le corps ces questions, il y a donc à parier que le Midwest vote davantage pour les républicains et devienne ainsi encore plus décisif dans quatre ans.

Mais la situation devrait aussi nous sembler familière.

Cette division du pays entre grandes métropoles le reste du pays du fait d’une polarisation du marché du travail existe dans d’autres pays occidentaux, dont la France.[2] C’est probablement celle-ci mêlée également aux questions d’environnement et de coût de l’énergie qui a mené au mouvement des gilets jaunes. Dans un contexte plus tendu encore en raison de la pandémie, essayons aujourd’hui de penser comment compenser les perdants et unir la société tout en continuant à transformer l’économie et l’adapter au défi du changement climatique. Une première pierre est sans doute de fournir à nouveau des biens publics de qualité pour tous – de l’hôpital à l’école – et pas simplement pour les habitants des grandes villes. Mais il y a urgence à agir avant que la polarisation de l’électorat broie nos systèmes politiques et la démocratie tout en nous condamnant à ne pouvoir rien faire pour notre environnement.

[1] Autor et al. (2020) documente la polarisation politique qui résulte de cette polarisation du marché du travail pour la période d’avant 2016.

[2] Cf. Davis, Mengus et Michalski (2020) « Labor Market Polarization and the Great Divergence: Theory and Evidence” NBER working paper 26955.

Eric Mengus et Tomasz K. Michalski, Professeurs Associés d’Economie, HEC Paris

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