OPINION | Autrefois quasi-absente du débat politique, la condition animale est devenue un sujet de société majeur, comme en témoigne l’adoption récente par l’Assemblée nationale, avec des voix de tous bords, d’une loi contenant de nombreuses avancées pour la protection des animaux domestiques. Dans certains pays, des partis dédiés à cette cause ont même fait leur entrée au Parlement. Loin d’être un simple sujet « de niche », la question animale occupe une place centrale dans notre vie collective. Elle interroge notre modèle de société et la place prise par l’espèce humaine dans son environnement.

Des progrès sensibles ont été réalisés ces dernières années, grâce notamment au développement d’un cadre juridique propre aux animaux, longtemps relégués par le droit au rang de simples objets. Depuis 2015 en France, ils sont désormais reconnus comme « êtres vivants doués de sensibilité ». Cette évolution est le fruit des avancées scientifiques intervenues dans notre connaissance et notre compréhension des animaux. Celles-ci montrent sans ambiguïté que la plupart d’entre eux ressentent la douleur, les émotions et que certains sont doués d’une conscience ainsi que d’une intelligence qui, quoique différente de la nôtre, n’en existe pas moins. Elle est aussi l’œuvre de militants qui, malgré une radicalité qui parfois les dessert, travaillent sans relâche à exposer au grand jour les aspects les plus insoutenables de l’exploitation animale.

Au-delà de ces avancées significatives, cette évolution nous incite à réfléchir à nos manières de consommer, de produire, d’exploiter nos ressources et d’entrer en relation avec la nature.

L’édifice construit sur la supériorité absolue de l’être humain est remis en cause, menant à des débats philosophiques loin d’être tranchés sur la nature des droits qu’il faudrait reconnaître aux animaux et l’étendue de ceux-ci. A minima, il nous est devenu éthiquement impossible de négliger la souffrance animale et de ne pas interroger les usages que nous faisons d’eux. La tâche est immense et ses conséquences potentiellement dramatiques, car les animaux sont partout. Nous dépendons d’eux pour notre alimentation, nos médicaments, notre habillement et nos cosmétiques. Ils sont présents dans nos propres foyers et nous les croisons plus ou moins fréquemment, selon leur degré d’appartenance à la vie sauvage.

Un sujet parmi ceux-ci domine tous les autres, celui de l’élevage, tant par la place qu’occupent les produits d’origine animale dans nos vies que par le nombre sidérant d’animaux qu’il concerne à travers le monde, des dizaines de milliards. Il est malheureusement le lieu où prospèrent les pratiques les plus cruelles, non pas tant du fait des éleveurs dont la majorité se préoccupe du bien-être de ses bêtes, mais d’une course effrénée à la consommation de viande qui n’est pas compatible avec la réalité des terres disponibles. L’Union européenne s’est dotée depuis de nombreuses années déjà d’un cadre juridique relativement protecteur, bien qu’insuffisant, mais qui souffre d’une mise en œuvre parcellaire de la part de ses Etats membres et d’un manque de contrôle. La France se retrouve régulièrement condamnée à ce sujet.

Ce manque d’ambition est d’autant plus regrettable que les intérêts humains et ceux des animaux sont loin d’être complètement divergents sur la question. On sait désormais parfaitement que l’agriculture est fortement émettrice des gaz à effet de serres, que l’élevage consomme trop de terres arables et que la consommation de produits animaux dans les pays industrialisés a atteint des niveaux problématiques pour notre équilibre alimentaire et notre santé. Mettre fin à l’élevage industriel, octroyer aux animaux que nous consommons une vie meilleure ne signifie pas forcément porter atteinte à nos modes de vies, mais, d’une certaine façon, peut conduire à les préserver, voire à leur redonner du sens.

Cela pose évidemment la question du rythme auquel ces changements doivent intervenir et de la manière dont les personnes qui en subiront les conséquences seront accompagnées. L’agriculture et la pêche font vivre des individus et des communautés pour lesquels une protection accrue des animaux remettra parfois la survie économique en cause, inutile de le nier. Plus largement, certaines pratiques considérées comme cruelles font partis d’un corpus culturel auquel certaines populations sont très attachées, que l’on pense à la corrida, au cirque ou à la chasse. Cela ne constitue en rien une excuse mais invite à la tempérance et au dialogue. Il faut à tout prix que la question animale ne mène pas à une aggravation des fractures déjà présentes dans notre société mais soit au contraire l’occasion de progresser ensemble sur un sujet vital.

 

Tribune rédigée par Jean-Michel Arnaud, Vice-président de Publicis Consultants, Président du Palais des Festivals et des Congrès de Cannes

 

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