Plus jeune membre du gouvernement d’Édouard Philippe, Gabriel Attal en est aussi l’un des plus visibles. Très présent sur le front médiatique depuis le début de la crise du coronavirus, le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale n’en continue pas moins de faire avancer ses dossiers prioritaires, comme celui qui vise à créer un cadre législatif pour une philanthropie « à la française » ambitieuse. Un rapport parlementaire sera prochainement remis au Premier ministre, à partir duquel Gabriel Attal construira la grande réforme qui pourrait devenir l’une des plus emblématiques du quinquennat d’Emmanuel Macron. Entretien exclusif.

 


Pourquoi une grande réforme de la philanthropie en France ?

Gabriel Attal : Nous avons besoin d’un discours politique global et ambitieux sur la philanthropie à la française. La France est un pays de générosité avec 2,6 milliards d’euros de dons déclarés par an. C’est très important mais nous ne sommes que le 6e pays en Europe. Des spécificités culturelles, propres à chaque pays, expliquent en partie cela. La Pologne, par exemple, est fortement imprégnée de son héritage chrétien où la charité est très présente ; 80 % de sa population fait des dons. Notre histoire est différente. La place et le rôle de l’État sont très forts en France. Cette caractéristique a un impact sur notre approche de la philanthropie, mais je suis persuadé que nous pouvons faire émerger cette philanthropie à la française.

 

Vous voulez vous inspirer du modèle américain où les grandes fortunes s’engagent énormément au profit d’associations ou de fondations très puissantes ?

G.A. : Il ne faut pas chercher à copier, mais plutôt à inventer notre propre modèle. Je suis allé à New York afin de comprendre comment fonctionnaient des grandes organisations comme la fondation Rockefeller ou la fondation Soros. Elles y remplissent des missions qui sont des prérogatives de l’État chez nous, dans le domaine social notamment. En revanche, les Américains éduquent très tôt les enfants à la philanthropie. À l’école, ils effectuent un community service, qui apprend aux jeunes à rendre à la communauté ce que la communauté leur a apporté. Nous sommes très en retard en France sur ce point. Il existe de belles initiatives, je pense notamment à celle de l’École de la philanthropie soutenue par les fondations Edmond de Rothschild. Avec Jean-Michel Blanquer, nous travaillons à une refonte du programme d’enseignement moral et civique pour y intégrer pleinement cette question de la philanthropie, dans une perspective très concrète.

 

Quel cadre général envisagez-vous pour cet ensemble de dispositions ?

G.A. : Nous devons aller au-delà des mesures dans un cadre scolaire et construire ce qui manque aujourd’hui à la philanthropie en France : un élément fondateur et fédérateur. Il n’y a jamais eu, pour la philanthropie, l’équivalent de la loi de 1901 pour les associations. On a créé une succession d’outils, les uns après les autres. Il faut maintenant leur donner une cohérence plus forte pour en renforcer la lisibilité et donc l’efficacité.

 

Cette loi est-elle au cœur de la conception macroniste de la société ?

G.A. : Je ne sais pas si la question se pose en ces termes. Je dirais que le Président souhaite que l’État-providence puisse s’appuyer sur une société-providence. Chacun peut s’engager pour l’intérêt général, auprès d’associations, de fondations, d’entreprises…

 

Dans une situation de crise comme celle que nous traversons actuellement, les Français ont souvent envie de faire des dons. Vous aimeriez faciliter ce type d’opérations commandos ?

G.A. : Oui, bien sûr ! Mais la question de la générosité ne doit pas être au premier plan qu’en temps de crise. Le cadre que nous allons poser doit faciliter l’expression de la générosité en temps de crise comme en temps normal. L’action gouvernementale a déjà permis, en trois ans, de redonner des marges de manœuvre aux Français, notamment par la plus forte réduction d’impôts de la Ve République, pour que ces personnes puissent à leur tour contribuer à l’intérêt général de façon plus forte encore.

 

Parmi les principales pistes de réflexion sur lesquelles vous travaillez, il y en a une qui est directement inspirée des États-Unis : vous aimeriez que les Français puissent donner une part plus importante de leur héritage à une fondation…

G.A. : Oui, absolument. C’est un point très important. La réserve héréditaire constitue parfois un frein à la générosité, nous l’avons identifié très vite. Actuellement, quelqu’un qui aurait construit sa fortune tout seul, sur une seule génération et qui aurait trois enfants, ne peut pas donner plus de 25 % de son héritage à l’intérêt général, 75 % étant réservés à ses enfants. Nous souhaitons que les gens aient davantage le choix, s’ils le souhaitent bien évidemment. Pour cela, il faut modifier le plancher de cette réserve héréditaire. À quel niveau précis ? Je ne peux pas encore vous le dire, le rapport parlementaire, qui a été achevé récemment, n’a pas encore été remis au Premier ministre et les arbitrages n’ont donc pas encore été rendus. Nous allons travailler d’arrache-pied, malgré le contexte sanitaire, pour qu’une loi ambitieuse puisse être votée et entrer en vigueur en 2021.

 

Vous ne craignez pas de vous attaquer à un tabou français extrêmement coriace, celui de l’héritage aux enfants ?

G.A. : Je ne peux pas l’exclure, mais j’estime que c’est notre rôle de simplifier les processus, au profit de l’intérêt général, quand ils méritent de l’être. On ne permettra pas de déshériter ses enfants. Nous parlons de grandes fortunes, acquises sur une seule génération, qui doivent pouvoir – si le légataire le souhaite – soutenir davantage des causes reconnues d’intérêt général. Je vais vous donner un exemple. La fondation de France avait reçu des donations de certains de ses membres très fortunés, qui voulaient lui octroyer une grande partie de leur fortune après leur disparition. Elle a dû rendre une partie de ces fonds à cause de la réserve héréditaire !

 

Même si les arbitrages n’ont pas été rendus, pouvez-vous nous dire ce qui serait, selon vous, la répartition idéale ?

G.A. : Nous voulons donner de véritables capacités d’action. À titre d’exemple, si le montant de votre testament dépasse 10 millions d’euros, 75 % de votre héritage est actuellement consacré aux enfants, et vous ne disposez que de 25 % de quotité disponible pour servir l’intérêt général. Pourquoi ne pas imaginer, qu’à partir de 10 millions, ces proportions soient inversées ?

 

Avez-vous pris contact avec quelques personnalités fortunées en France qui pourraient être concernées par votre réforme ? Et si oui, quel a été leur accueil ?

G.A. : J’ai déjà rencontré plusieurs personnalités, mais je ne m’exprimerai pas à leur place, car il s’agit d’un sujet éminemment intime, celui des décisions familiales. Néanmoins, certaines personnalités se sont exprimées publiquement en faveur de ce projet, comme Xavier Niel, Claude Bébéar ou encore Henri Lachman récemment. Quelqu’un comme Claude Bébéar ne nous avait d’ailleurs pas attendu pour s’exprimer sur le sujet, il y a déjà plusieurs années. Et, cela fait écho aux décisions prises aux États-Unis par des personnalités comme Bill Gates ou Warren Buffett.

 

Par un effet de vase communicant, pourrait-on imaginer que, s’il y avait plus de dons grâce à une sorte de « choc philanthropique », cela entraînerait des baisses d’impôts, l’État- providence étant secondé par ce que vous appelez la société-providence ?

G.A. : Cela ne fait pas partie des pistes explorées par les parlementaires qui ont travaillé sur le rapport. J’insiste sur le fait qu’il n’est absolument pas question de remettre en cause l’État-providence, mais de faciliter les engagements individuels pour le collectif à travers la générosité des citoyens. Il ne s’agit pas de faire à la place de l’État, mais bien en complément de celui-ci.

 

Y aura-t-il des fondations qui seront plus favorisées que d’autres en fonction de leur qualité et de l’intérêt des causes qu’elles défendent ?

G.A. : Non, je ne le pense pas. L’État n’a pas à établir de hiérarchie entre les causes. Comment choisir entre la culture, la recherche ou la santé, par exemple ? La seule condition qui prévale est la poursuite de l’intérêt général.

 

Aux États-Unis, il existe une concurrence entre les milliardaires dans le domaine de la philanthropie, les chiffres étant rendus publics. Du coup, on sait qui sont les plus ou les moins généreux, ce qui a des conséquences sur leur image publique. Vous voudriez que ce type de concurrence s’installe en France entre les grandes fortunes ?

G.A. : En discutant avec l’un de vos confrères, j’émettais l’idée de créer un classement dans le style Forbes des grandes fortunes philanthropiques. On m’a répondu que la plupart des personnes qui contribuent puissamment à l’intérêt général ne souhaitent pas en parler. Ont-elles peur d’être montrées du doigt ? En tous cas, je crois que ça n’est pas la tradition française de révéler ce genre de chiffres, donc je ne vois pas cette concurrence s’installer.

 

Pensez-vous que les Français devraient entretenir un rapport plus décomplexé à l’argent ?

G.A. : Bien sûr ! Il faut sortir d’un rapport social où il faudrait s’excuser d’être fortuné : ce n’est pas sain et on ne peut pas entretenir une vision manichéenne de notre société, sous peine d’accroître toujours davantage les fractures qui la traversent.

 

Emmanuel Macron, qui a souvent été qualifié de « président des riches », va-t-il devenir « le président des riches généreux » ?

G.A : Les marges de manœuvre fiscales sans précédent qui ont été redonnées aux Français doivent servir l’intérêt général. Des sommes importantes ont déjà été réinvesties dans l’économie, et j’aspire à ce qu’elles alimentent plus encore la générosité et fassent émerger la « société-providence ». Attention, l’engagement n’est pas réservé aux plus fortunés, tout le monde peut prendre sa part. Quand on donne de son temps ou son sang, on fait tout autant preuve de générosité.

 

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