Le gouvernement a annoncé avoir retenu cinq axes du rapport de Frédéric Thiriez sur la réforme de la haute fonction publique, dont le remplacement de l’ENA par une « école du management public ». Mais il est sans doute passé à côté de l’essentiel : le doctorat ! 

Décrypter un monde de plus en plus complexe 


A quoi à ça sert d’avoir des prix Nobel si on ne tient pas compte de leurs travaux dans les politiques publiques ? Moins d’un mois après le rapport des jurys de l’ENA qui recommandait déjà au Premier Ministre que 20% des postes de la haute fonction publique soient occupés par des personnes diplômées d’un doctorat, la proposition 9 du rapport de Frédéric Thiriez encourage à son tour les hauts fonctionnaires à suivre un doctorat. Alors que le doctorat est perçu comme une formation d’élite dans le monde entier, les docteurs français ont encore beaucoup de difficultés à convaincre en France de leur incroyable valeur ajoutée. Notre pays compte ainsi très peu de scientifiques parmi ses hauts fonctionnaires à la différence de nos voisins (ceci est d’ailleurs aussi valable pour les entreprises privées). Cette faible valorisation est inquiétante dans la mesure où les organisations sont plus que jamais aux prises avec des questions ou des savoirs technologiques et scientifiques pointus. La science est en effet au cœur de la quasi-totalité des politiques publiques du XXIème siècle: l’impact du réchauffement climatique, l’impact des phytosanitaires sur la santé humaine, le mix énergétique, les migrations de populations, l’acceptabilité des transformations sociétales… 

« Créativité, ténacité, (voire) humilité » 

« L’obtention d’un Ph.D nécessite un investissement fort de l’élève mais permet à la fois de le former par la recherche, ce qui développe la créativité, la ténacité voire l’humilité ». La prise de décisions politiques et leur mise en œuvre sont devenues complexes et doivent être éclairées par un apport scientifique pour être justes et efficaces. Plutôt que de vouloir perpétuer la pouponnière des clones de la haute fonction publique, il serait préférable d’intégrer des profils « expérimentés » comme peuvent l’être les docteurs qui ont réalisé leur thèse sur un sujet précis et acquis un certain nombre de compétences par le biais de leurs recherches. Car non seulement le doctorat valorise des compétences scientifiques spécifiques à un domaine de recherche mais il récompense aussi des compétences en communication, des compétences relationnelles, des compétences de management, de direction d’équipe, de gestion de projet, d’adaptation et d’innovation. Selon Isabel Marey-Semper, Présidente des jurys des concours d’entrée à l’ENA 2019 : « L’esprit scientifique est un esprit d’ouverture et de curiosité qui maîtrise le questionnement, sait émettre des hypothèses, formuler des raisonnements, expérimenter puis évaluer les résultats et l’impact de manière rigoureuse ».  

Un doctorat dans une administration publique ?  

Tout en garantissant sa qualité, le doctorat pourrait être adapté sur le modèle de la thèse CIFRE (en entreprise) avec un parcours de recherche dans une université et une affectation aménagée. La thèse serait alors réalisée en alternance dans une administration et dans un laboratoire de recherche. Une proportion significative de fonctionnaires pourrait ainsi être encouragée à préparer des doctorats de recherche (Ph.D) pour accéder ensuite aux plus hautes fonctions publiques, qu’ils soient en sciences sociales, économie, gestion ou sciences politiques, ou dans des disciplines scientifiques, au cœur des problématiques des politiques publiques d’avenir (numérique, santé publique, énergie, climat, etc.) afin de prendre de la distance, de confronter leur expérience professionnelle à des besoins nouveaux et d’apporter aux administrations de nouvelles méthodes, organisations ou perspectives. Le dispositif permettrait aux fonctionnaires-doctorants de réaliser leurs thèses dans de bonnes conditions matérielles sans enfermer les esprits dans un concours. Cet effort permettrait de développer progressivement une culture de la recherche au sein de l’administration et accroître ses compétences. Suivant les recommandations d’Isabel Marey-Semper « Cela permettra aussi de faire appel plus systématiquement aux équipes très compétentes de la recherche publique pour mener telle ou telle étude ».

La France compte suffisamment de grandes écoles et d’universités pour accéder à la fonction publique, ce qui nous manque c’est des hauts fonctionnaires capables d’appréhender les nouveaux enjeux d’une société de plus en plus complexe avec l’ouverture d’esprit suffisante pour remettre en cause ce qu’ils ont appris. Ce modèle c’est celui de la recherche universitaire ! Il ne faut pas limiter les capacités du docteur à la recherche, sa plus grande valeur reste sa capacité à appréhender des problèmes nouveaux et des interactions complexes. Pas besoin de l’ENA quand on a le doctorat ! 

 

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