«L’Europe se fera par des réalisations concrètes, se créant d’abord par des solidarités de fait». Si la crise actuelle semble nous faire oublier ce qui fait l’unité de l’Union européenne, les mots et la vision de Robert Schuman semblent s’incarner à nouveau en la personne d’Enrico Letta. Francophone et francophile, l’ancien Président du conseil des ministres italien est désormais le doyen de l’École des affaires internationales de Sciences Po et le président de l’Institut Jacques Delors. Retour pour Forbes France pour penser l’avenir de l’Union européenne en cette période de crise avec Enrico Letta.

Philippe Branche : la réponse européenne à la crise vous semble-t-elle tout d’abord suffisante?


Enrico Letta : «La réponse est actuellement en train de s’écrire. À ce jour, je note deux aspects positifs : le premier est la rapidité de la réponse européenne : quatre semaines contre quatre ans lors de la dernière crise financière. En effet, il avait fallu pas moins de quatre années afin d’établir le mécanisme européen de stabilité (MES). Le second est que cette réponse européenne s’inscrit à plusieurs niveaux. Contrairement à la crise de 2007, les gouvernements actuels doivent affronter conjointement une crise sanitaire, économique et enfin sociale. La Commission a adopté une recommandation pour soutenir les stratégies de sortie au moyen de données et d’applications mobiles, le fonds européen d’investissement a quant à lui débloqué 8 milliards d’euros de financement pour 100 000 petites et moyennes entreprises, et les pays membres se sont enfin accordés sur le plan SURE, une aide de 100 milliards, à destination des Européens au chômage partiel. »

Pourtant vous avez récemment qualifié ce fonds de relance européen de «boîte vide à remplir» : comment la rempliriez-vous?

Enrico Letta : : « L’objectif de ce fond doit être de fournir des liquidités aux entreprises afin d’éviter leur faillite. Cette facilité financière doit aller directement aux entreprises en évitant au maximum toute dérive bureaucratique. Concernant les sources de financement, ce fond peut être financé soit par des obligations émises par la Commission européenne, soit par une augmentation directe du budget de celle-ci. Ce fond de relance serait ainsi l’occasion d’allouer davantage de ressources au budget de l’Union européenne afin de mettre en place de nouvelles politiques, notamment sociales. »

L’Union européenne va-elle enfin devenir sociale?

Enrico Letta : «Ce plan marque définitivement un tournant — jusqu’ici, l’absence de mise en place de politique sociale européenne s’expliquait principalement par le veto britannique en la matière. Avec le Brexit, les pays membres peuvent désormais librement discuter avec les partenaires sociaux et ce plan SURE constitue une première étape prometteuse pour répondre au niveau européen à la lutte contre le chômage. Ce nouvel agenda social, qui devrait s’inscrire au cœur des prochaines réformes européennes, répond à une demande claire des citoyens des différemment États membres.

… Et politique?

Enrico Letta : « Je l’espère sincèrement. Un des thèmes centraux est actuellement la place du Conseil européen, qui réunit les chefs de gouvernement et qui est de facto l’organe le plus important du système. Néanmoins, son organisation actuelle limite peut-être son bon fonctionnement. Ses membres, c’est-à-dire les dirigeants des gouvernements nationaux — ne disposent que d’une légitimité nationale et promeuvent dans une certaine mesure leurs propres intérêts nationaux. Pour faire véritablement naître les États-Unis d’Europe, j’envisagerais deux innovations institutionnelles : tout d’abord l’élection directe du Président de la Commission ainsi que la création de listes avec des candidats transnationaux au poste de parlementaire européen. Ces deux réformes permettraient ainsi d’établir une légitimité politique européenne où les dirigeants et représentants défendraient non pas leur pays, mais avant tout des projets européens. »

Comment négocier à l’avenir les mesures précédemment évoquées avec les pays réticents, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas?

Enrico LETTA : « Le cœur du problème est effectivement de réussir à convaincre les Allemands et leur tribunal constitutionnel fédéral du bien fait de telles réformes. La très récente sentence de la cour allemande de Karlsruhe, bien que neutre sur les importantes activités sur les marchés de ces jours de crise par la BCE, est négative en perspective car elle veut imposer une hiérarchie des sources de droit en faveur du niveau national contre le niveau européen. Et si tous faisaient comme ça, ce serait la fin de l’idée européenne Dans l’Union européenne, vous ne pouvez pas prendre des décisions importantes sans l’Allemagne et ce pays, notamment pour des raisons historiques et la crainte inflationniste, reste profondément attaché à une stricte rigueur budgétaire. Néanmoins, les crises voient le changement des axes de coopérations au sein de l’Union européenne. L’Italie et la France peuvent ensemble compter plus que l’Allemagne et les Pays-Bas. Concernant les Pays-Bas, si nous ne parvenons pas à les faire évoluer, nous pourrions essayer de les isoler, car ils ne pourront être en mesure de bloquer totalement et unilatéralement de telles réformes. La France, l’Italie et l’Espagne forment selon moi un nouvel axe pour orienter l’Europe vers un meilleur avenir. »

En cas d’échec, la France ou l’Italie pourraient-elles chercher ailleurs? En Chine par exemple?

Enrico Letta : « Je crois que l’Union européenne est la seule option possible. Il serait désastreux, pour la France comme pour l’Italie, de faire cavalier seul à l’instar de la Grande-Bretagne. La Chine est la puissance émergente et un partenaire important pour l’Italie comme la France. Cependant, je ne pense pas qu’elle puisse jamais remplacer l’Union européenne. La Chine joue sur un autre plan et ne constitue pas une alternative. »

Enrico Letta est le doyen de la Paris School of International Affairs à Sciences-Po Paris

Vous avez été Président du Conseil italien : envisagez-vous actuellement un retour en politique?

Enrico Letta : «Non, je n’en vois pas les conditions politiques, et puis je suis actuellement satisfait de mes activités : à Paris, je travaille sur deux fronts : le premier est mon poste de directeur d’école à Sciences Po Paris, une école qui offre une maîtrise en relations internationales à 1600 étudiants de 110 pays différents — un véritable observatoire des relations internationales. C’est un poste auquel j’ai toujours aspiré et j’en suis particulièrement heureux. Le second est la présidence de l’Institut Jacques Delors. Nous nous attachons à mettre en place des idées pour améliorer l’Union européenne, sa gouvernance et les relations avec les citoyens. Nous avons créé à titre d’exemple l’Académie Notre Europe [lien pour le programme ici], une formation qui chaque année donne à trente jeunes la possibilité d’apprendre de l’intérieur le fonctionnement des institutions européennes.

J’observe en Italie une tendance dangereuse à se détacher de l’Union européenne. Je l’observe dans les sondages, dans les expressions de la classe dirigeante et les valeurs des politiciens. Je lutte contre vents et marées pour une Italie de plus en plus attachée à l’Union européenne. Je me sens utile, car je vois l’Italie et la France se rapprocher et mon travail à Paris est révélateur du lien étroit que j’ai noué avec la France. Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin d’unité et de solidarité, tant nationale qu’européenne. »

La conversation a été modifiée et condensée pour plus de clarté. Remerciements à Riccardo Silvestri de Forbes Italie pour l’aide à la traduction.