2020 est doublement mémorable pour l’Albanie qui s’illustre parmi les pays les moins impactés par le Covid-19 et qui s’est vu attribuer le statut de candidat officiel à l’Union Européenne. Le Pays des Aigles est en pleine effervescence, un dynamisme incarné par son Premier ministre Edi Rama. Francophile et artiste dans l’âme, Edi Rama est tombé dans la politique « par accident ». Aujourd’hui, ce fin tacticien est en train de bâtir une ‘Free zone’ à la manière de Dubaï pour se tailler la part du lion dans le très désirable marché des Digital Nomads. Dans un entretien exclusif, le Premier ministre de l’Albanie se confie à Forbes.

Comment l’Albanie fait-elle face à cette crise multiple qui affecte le monde ? Quelles sont vos mesures pour supporter l’économie et la population ?

Edi Rama : L’Albanie fait partie des pays les moins affectés par le Coronavirus. Nous avons rapidement pris la mesure de la gravité de la situation en suivant de près la dégradation sanitaire de nos voisins italiens. Nous avons ainsi décrété un confinement avant qu’il ne soit généralisé ailleurs. La fermeture des frontières et la mise sous cloche du monde a été un vrai défi ! Au-delà de l’enjeu de santé publique inédit, nous ne voulions pas abandonner nos grands chantiers économiques. Tant en matière de modernisation de nos infrastructures que de reconstruction car, pour rappel, l’Albanie a été dramatiquement meurtri par un séisme en Novembre 2019. Soit quelques mois avant que l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) ne déclare l’urgence internationale face à l’épidémie de Covid-19 devenue Pandémie mondiale…

Durant cette période, notre gouvernement a continué à payer les loyers des populations sinistrées qui ont dû être relogées, à financer la reconstruction d’une centaine d’écoles ou encore de plusieurs de nos trésors patrimoniaux sérieusement endommagés. Pendant le confinement, nous avons aussi porté l’effort sur les entreprises en subventionnant le chômage partiel des salariés, en soutenant les petits commerces. Ces investissements bien orientés nous ont permis de rester debout. Nous avons par ailleurs beaucoup été aidés par les excellents chiffres de notre saison touristique : 2020 a été une année exceptionnelle !

Le Pays des Aigles a accueilli un nombre record de visiteurs venus des Balkans, d’Europe de l’Est et d’Italie également.

Vous êtes culturellement très proche de l’Italie. Il y a beaucoup d’influences d’un point de vue architecturale, gastronomique ou encore linguistique…

Edi Rama : Oui, l’Albanie et l’Italie cultivent une relation très privilégiée. La Botte est notamment notre premier investisseur. L’Italie nous supporte pour rejoindre l’Union Européenne. Nous sommes engagés dans une bonne dynamique pour répondre aux critères d’adhésion à l’UE. Cette année, nous avons franchi un cap avec la reconnaissance officielle de notre candidature, et ce malgré un contexte très compliqué à l’échelon mondial et Européen… Pour résumer mon sentiment, j’aime paraphraser la célèbre formule du président François Mitterrand : ‘L’Albanie est notre patrie et l’Europe est notre avenir’. Nous, Albanais, sommes entourés de pays appartenant aux Vingt-Sept, de fait nous avons vocation à inscrire notre avenir dans l’Union. Je ne souhaite pas voir l’Albanie devenir un objet de convoitise pour de puissants acteurs évoluant hors des frontières européennes. Des puissances qui d’ailleurs ne partagent pas les mêmes standards de démocratie que l’UE.

Comme vous le savez, il y a actuellement beaucoup de défiance vis-à-vis de l’Union Européenne. L’Euroscepticisme gagne du terrain. Malgré ce contexte, l’Europe demeure toujours un objectif in fine pour votre pays ?

Edi Rama : Tout à fait, je le réaffirme avec force. Je pense que parmi la nouvelle génération d’Européens, beaucoup ont oublié pourquoi l’Union Européenne avait été créée. Il est regrettable de voir que ce sens de l’Histoire fait défaut à certains. L’Europe a apporté la paix et la prospérité ! En tant qu’Albanais, libérés du joug communiste dans les Années 90, nous regardons l’Europe comme une terre de liberté et de stabilité.

Il est aussi utile de rappeler que si l’Europe a du poids aujourd’hui, c’est parce qu’elle est unifiée. Individuellement, comment nos voisins pourraient-ils peser face à la puissance des BRICS, Chine en tête ? L’union fait la force.

Quant à ces crises existentielles que traversent l’UE, je ne peux que partager la vision portée par Emmanuel Macron. Votre président a raison de vouloir faire avancer les Vingt-Sept à travers l’influence de ‘cercles’, à l’instar du couple franco-allemand car le destin de ces deux nations est de se poser en locomotive. Les mécanismes doivent clairement évoluer pour sortir des blocages exercés par les « petits pays ». Voilà ma conviction.

Edi Rama : “La responsabilité de diriger le gouvernement de son pays, c’est le plus grand honneur possible !” ©Sabah Kaddouri

 

Durant notre entretien, je peux constater que vous suivez de près l’action de notre président. Comme vous le savez, Emmanuel Macron, a toujours eu l’ambition de faire de la France une Start-Up Nation. De votre côté, comment œuvrez-vous à encourager l’entrepreneuriat ?

Edi Rama : Effectivement, je m’intéresse beaucoup à ce qu’il se passe en France. Un pays dans lequel j’ai vécu, que je connais et dont je suis attaché. Je suis aussi convaincu que nous devons prendre ce virage pour les prochaines générations. Mon action s’appuie donc sur plusieurs axes en vue de proposer à l’Albanie autre chose qu’un horizon ankylosé dans le secteur manufacturier. L’objectif étant de créer chez nous des produits à forte valeur ajoutée, d’encourager la créativité, la recherche et le développement des Albanais. Nous soutenons les jeunes pousses par différents dispositifs à l’instar d’une plateforme numérique qui leur est dédiée. Dans cet espace, les entrepreneurs peuvent signaler des blocages bureaucratiques directement au gouvernement. Nous mettons l’accent sur la transparence de la vie politique et publique, mais aussi sur la dématérialisation des démarches professionnelles comme privées.

Parallèlement, nous sommes en train de faire évoluer la législation pour construire un écosystème financier capable d’attirer des cadres internationaux de la Tech, de la finance (traders, par exemple) à la faveur de mesures incitatives et compétitives. Notre ambition est de bâtir une « Free zone », sur la base de ce qui peut exister à Dubaï. Nous finalisons notamment une loi qui s’adresse aux Digital Nomads, bientôt ils pourront profiter d’un statut libre d’impôts (Tax Free), d’un nouvel aéroport international installé dans la ville balnéaire Vlora, la Riviera albanaise. Le Pays des Aigles est résolument un pays où il fait bon vivre avec une météo parmi les plus ensoleillée du continent, un coût de la vie bien moins élevé que chez nos voisins de l’UE, si bien que de nombreux retraités italiens s’établissent en Albanie ou se portent acquéreurs d’une résidence secondaire…Autant d’atouts qui n’ont pas échappé à certaines multinationales qui sont toujours plus nombreuses à investir chez nous, à l’image du leader de l’hôtellerie mondiale, Marriott.

Vous avez d’excellents résultats en termes d’inversion de la courbe du chômage et menez une politique très ambitieuse pour votre pays. Vous êtes pourtant venu à la politique tout à fait par hasard…

Edi Rama : Je suis un politique par accident ! J’ai toujours été comblé par ma vie d’artiste-peintre et de professeur aux Beaux-Arts si bien que je n’ai jamais eu l’ambition d’exercer le métier de gouvernant ! Être dans un bureau toute la journée assailli d’appels, de messages incessants n’était certainement pas ma vocation première. Mais la vie a souvent d’autre plans pour vous…J’ai longuement hésité avant de me lancer en politique lorsque l’on m’a proposé un poste ministériel. Finalement, je fus emporté par l’idée de me sentir utile à mon pays : l’Albanie a eu un passé très difficile, le plus difficile de tous les pays communistes, j’avais donc à cœur de participer à son renouveau, à sa marche vers le progrès et la liberté. La responsabilité de diriger le gouvernement de son pays, c’est le plus grand honneur possible ! Notre nation change chaque jour pour devenir un pays digne de la grande famille européenne.

Quel rapport entretenez-vous avec le pouvoir ?

Edi Rama : Auparavant, lorsque j’étais maire de la capitale Tirana, je ne faisais pas face aux mêmes responsabilités, aux mêmes critiques. Mon action suscitait plus facilement l’adhésion et m’a permis d’obtenir la distinction de « Meilleur maire du monde » en 2004. Aujourd’hui, en tant que Premier ministre, je suis davantage exposé à l’impopularité car il s’agit d’engager des réformes structurelles à l’échelon du pays…Il faut se montrer très pédagogue, patient, en expliquant le bien-fondé de son action. Pour finir, j’emprunterai une autre citation au président Mitterrand qui parlait, à juste titre, de ‘la solitude du dirigeant’. C’était vrai hier, et ça l’est encore aujourd’hui.