Des écarts de revenus aux conséquences incalculables. Non seulement ils renforcent les inégalités dans l’accès au patrimoine, ce qui aggrave encore le fossé entre les plus aisés et les moins favorisés. Mais ils reproduisent aussi des inégalités dans beaucoup de domaines clés de la vie, du risque de passage à l’acte délinquant, jusqu’à la santé et même la cohésion sociale. La précarité et le sentiment de désespoir à laquelle elle conduit font le lit des populismes.

Alors, comment s’expliquer qu’on ne s’attaque pas résolument aux écarts de revenus au sein de la population française depuis tant d’années ? C’est que, comme l’a fait très justement observer Jean Pisani-Ferry dans une tribune récente du journal Le Monde (jeudi 26 novembre 2020, « Dans la mécanique des écarts de revenus »), le sujet oppose toujours de manière caricaturale les tenants de l’efficacité économique – insistant toujours sur le coût exorbitant de la réduction des inégalités- et ceux qui au nom de l’équité le minimisent.

Soit on ne fait rien, soit on se borne à des mesures un peu abruptes, ignorant par ailleurs ses impacts sur l’économie française. C’est dans ce piège qu’est tombée en juin dernier la proposition du PS à l’Assemblée nationale visant à limiter les écarts de revenus à 12 fois la moyenne du décile des salaires les plus bas. Mesure généreuse, mais qui sous-estime tout particulièrement l’enjeu « Attractivité » au niveau des rémunérations élevées à l’heure de la mondialisation et à laquelle ses partisans opposent  seulement les conclusions des travaux de Gaelle Giraudoux et Cécile Renouard (« Le facteur 12 : pourquoi il faut plafonner les revenus », 2012) indiquant qu’il est très peu probable qu’un employé puisse davantage apporter à son entreprise en un mois que tous les autres en un an. Que chacun se pose la question.

Car le choc sur les revenus des Français provoqué par la crise sanitaire frappe de plein fouet les plus modestes d’entre eux. Non seulement parce qu’ils travaillent en grand nombre dans les secteurs les plus touchés mais aussi parce que les contrats courts et autres missions d’intérim, qui leur sont le plus souvent confiés, sont presque à l’arrêt depuis plusieurs mois.

L’étude rendue publique le 16 novembre dernier par l’Institut des Politiques Publiques (IPP) et le Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP) montre bien que les mesures d’aide d’urgence ont certes permis d’atténuer ce choc de revenu, mais avec de fortes incertitudes sur la capacité des populations fragiles et même des classes moyennes à « tenir bon » très longtemps.

A court terme, ceux qui préféreront se rassurer feront valoir qu’au troisième trimestre 2020, les salaires dans le privé ont continué d’augmenter de +0,2% (et +1,4% sur un an) selon la DARES. Ce qui resssemble plus à une « pause » qu’à un effondrement.

Autre baume au cœur : les salariés au SMIC ayant conservé leur emploi ont jusqu’à présent préservé leur niveau de vie, avec un taux de remplacement de 100% de leur salaire grâce au dispositif de chômage partiel.

Mais ces éléments sont-ils suffisants pour considérer que le revenu des ménages, et tout particulièrement ceux des plus fragiles et de la classe moyenne, pourrait échapper à l’écroulement tant redouté pour 2021 ?

Des signaux très inquiétants suggèrent le contraire. Dès à présent, l’arbitrage des employeurs entre salaires et emplois, dans cette période de très forte baisse d’activité – plus élevée encore dans les services que dans l’industrie- se fait au détriment des premiers. Dans de nombreuses entreprises, grandes et moins grandes, comme chez Valeo, Lisi, STMicroelectronics ou encore Derichebourg, toutes soumises à d’importantes réductions de commandes de leurs donneurs d’ordres respectifs, les démarches entreprises par la direction pour conclure avec les syndicats un Accord de performance collective (APC) rencontrent déjà de la peur et de la résistance. Le refus d’une partie des représentants des salariés de signer un texte qui aboutirait à geler les salaires -même en contrepartie de garanties de préservation de l’emploi, comme chez Aéroports de Paris il y a quelques semaines- laisse présager un durcissement très net du climat social dans les prochaines semaines.

Si chacun a bien pris conscience du risque que son entreprise pourrait mettre la clé sous la porte en cas de nouveau prolongement des mesures de restrictions, tous redoutent que les adaptations se fassent au détriment de leur pouvoir d’achat. Une ligne rouge que peu de salariés sont prêts à franchir. L’étude conduite mi-novembre par Viavoice aboutit à une conclusion sans ambiguïté de ce point de vue : préserver l’emploi oui, consentir quelques ajustements pourquoi pas (comme l’assouplissement du temps de travail) mais certainement pas des coupes salariales : seuls 14% des répondants se déclarent disposés à y consentir.

Un refus catégorique qui s’inscrit déjà dans un contexte marqué par les réserves que beaucoup de collaborateurs ont émises sur le caractère proportionné de leur rémunération à leurs efforts. Selon CEGOS, moins d’un salarié sur deux (46%) interrogé pendant l’été considérait déjà son niveau de rémunération comme « équitable ». C’est peu.

Beaucoup digèrent d’ailleurs assez mal le creusement des inégalités de revenus observé dès avant la crise : en 2018, le revenu moyen des patrons du CAC 40 s’élevait à 5,77 millions d’euros selon Proxinvest, soit 277 fois le montant annuel du SMIC. Des écarts qui n’ont cessé de se creuser depuis deux décennies et qui ne sont pas en voie de dégonflement ces dernières années, puisqu’au sein du même groupe de très grandes entreprises privées, le dirigeant gagne en moyenne 90 fois plus que la moyenne de ses employés, contre 73 fois seulement quatre ans auparavant.

La réalité est implacable : les inégalités de revenus continuent de se creuser dans notre pays. Les premières données issues du premier rapport de l’Observatoire des inégalités paru en juin 2020 montrent qu’une part toujours plus restreinte de la population (8,2%) dispose de revenus au moins deux fois supérieurs au revenu médian (3 542 euros mensuels pour une personne après impôts et prestations sociales), tandis que plus de neuf Français sur dix (91,8% précisément) ont un niveau de vie inférieur au double du niveau de vie médian. Il faut agir.

Or, ce débat parfaitement stérile et vain entre « efficacité » (économique) et « équité » (sociale) n’en finit pas. La réalité de plus en plus admise, c’est pourtant que la réduction des inégalités de revenus est non seulement favorable à la cohésion sociale, comme on peut l’imaginer, mais comporte aussi un certain nombre de bénéfices économiques : elle favorise l’accès à l’emploi, à la santé, à l’éducation des moins aisés. Elle augmente aussi les chances de financer notre avenir. Car des classes moyennes endettées et vivant dans la précarité, c’est aussi un obstacle au financement des priorités de notre pays, au rang desquelles figure la transition énergétique et climatique.

Notre devoir c’est de protéger les travailleurs les plus précaires, bien sûr pour eux-mêmes et, s’il nous fallait une raison supplémentaire, dans l’intérêt même de notre économie et de notre contrat social. C’est pourquoi, il faut se réjouir de l’annonce faite par la ministre du Travail, Elisabeth Borne, de la création prochaine d’un revenu garanti de 900 euros par mois mis à disposition de plusieurs centaines de milliers de travailleurs précaires (saisonniers, permittents de l’événementiel, etc.) et ce jusqu’en février 2021.

Mais ne nous racontons pas d’histoire. Cette initiative n’est qu’une toute première marche. Pour des raisons idéologiques qui n’honorent pas ceux qui s’y sont rangées, nous fuyons depuis bientôt quatre ans le débat essentiel ouvert lors de la précédente Campagne présidentielle sur le revenu universel. Appelons-le d’ailleurs ainsi ou du terme qu’on voudra, comme celui de « socle citoyen » recommandé par la députée Valérie Petit (Agir ensemble) qui en a rappelé l’importance devant l’Assemblée nationale la semaine dernière.

La vérité est celle-ci: notre pays ne pourra pas durablement laisser sur le bord de la route des centaines de milliers de travailleurs précaires, ni donner le sentiment à la classe moyenne qu’elle restera à jamais exclue de l’accès aux richesses. Saviez-vous qu’une étude de l’OCDE a montré qu’il fallait parfois jusqu’à 6 générations en France pour des actifs du bas de l’échelle des revenus avant d’espérer atteindre le niveau supérieur, contre 4 à 5 dans les pays nordiques ?

Dans le pays étendard de la liberté et de l’égalité, dans le pays qui a érigé ces droits sur un piédestal en 1789, notre responsabilité à la fois sociale et économique, c’est de repenser le partage des richesses.

A très court terme, j’appelle à ce que la Loi de Finances pour 2021, actuellement en discussion au Parlement, soit plus que jamais protectrice à l’égard de ceux qui pourraient perdre leur emploi prochainement ou subir des baisses de revenus.

J’appelle aussi les employeurs à s’engager vis-à-vis de leurs collaborateurs dans un sincère « pacte salarial », qui associe mieux les salariés aux résultats et à la décision au sein de l’entreprise. Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : la rémunération des Français – sous ses différentes formes (salaire mais aussi dispositifs d’intéressement et de participation inventés par le général de Gaulle) n’est pas l’ennemi de la croissance ou de l’emploi. Au-delà de  son objectif premier qui est d’offrir à nos concitoyens une vie digne et de fortifier la cohésion nationale, la progression de la rémunération des collaborateurs doit aussi servir les intérêts de la reprise économique en 2021 et contribuer à la préparation des mutations de notre économie et de notre société pour les années à venir.

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