Un traumatisme collectif, une guerre, un coup d’État, une catastrophe naturelle, une attaque terroriste plongent chaque individu dans un état de choc. Après un choc violent, nous devenons plus vulnérables, souvent plus enclins à suivre les leaders qui prétendent nous protéger. Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976, comprit ce phénomène très tôt. Il conseilla, avec les effets délétères que l’on connaît, aux hommes politiques de profiter d’un choc auquel est soumise toute une société pour mettre en œuvre un plan de réformes drastiques en très peu de temps, en profitant de l’absence de réactions de la société à cause de son état de choc. Publié en 2007 par la journaliste canadienne Naomi Klein, l’ouvrage La stratégie du choc dénonce avec virulence la thèse portée par Milton Friedman et son application au Chili en 1973 après le coup d’État de Pinochet, et en 1976 en Argentine après le putsch du général Videla.

Si un événement traumatisant pour un peuple ou une communauté constitue un moyen d’accélérer un changement, le principe est transposable au niveau d’un individu. L’étude des effets néfastes des expériences stressantes a commencé il y a environ quarante ans, mais c’est seulement depuis une vingtaine d’années que des chercheurs en étudient méthodiquement les effets psychologiques bénéfiques. Ils parlent de « croissance post-traumatique » ou, plus souvent, d’« effets avantageux » des événements traumatisants. Une recherche menée auprès de 287 Américains ayant subi leur première crise cardiaque, événement traumatisant par essence, a démontré ainsi que 50 % des sujets ont fait état d’« effets avantageux », le plus souvent un changement de valeurs et de philosophie de vie. Les chercheurs ont constaté, huit ans plus tard, que dans le groupe de ceux qui avaient perçu des bénéfices psychologiques, il y avait significativement moins de récidives d’accidents cardiaques et moins de décès.

La thérapie du choc reste souvent utilisée pour créer l’urgence face à une nécessité de changement. En effet, lorsque l’on souhaite opérer un changement sur une population, le faire comprendre et y adhérer parfois en négociant reste une étape incontournable. Mais cela ne garantit aucunement que le changement s’opérera réellement s’il n’y a pas de fait générateur pour servir de borne temporelle. C’est là que le choc vient cyniquement apporter une solution : un ultimatum, la survenue d’une crise, des résultats catastrophiques, … sont autant d’illustrations de cette thérapie. Si, en plus, on est capable d’y ajouter un vecteur d’émotion, la réaction n’en sera que de plus grande ampleur. Par exemple, argumenter sur l’enjeu de propreté à Paris pour inciter la population à plus de responsabilité est une chose ; viraliser des vidéos de rats dans les poubelles dévorant les détritus en est une autre. Deux expressions différentes de cette thérapie du choc, qui parfois frisent avec la manipulation.

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