Avec le projet Pegasus, c’est une véritable traque à grande échelle qu’aurait orchestré le pouvoir marocain à l’encontre de journalistes, politiques, intellectuels, citoyens français (plus d’un millier) selon l’enquête du consortium de médias Forbidden Stories dont fait partie des journalistes du New York Times, du Monde, de Radio France ou de The Guardian… Accablé, le Maroc a fini par sortir de son silence en dénonçant ces accusations d’espionnages, alors que la France vient de convoquer un conseil de défense exceptionnel sous la supervision du chef de l’Etat. Décryptage avec Maître Joseph Breham, un avocat français victime symbolique d’une affaire devenue scandale.


 

Vous faites partie des personnalités françaises dont le téléphone aurait été ciblé par le Maroc à l’aide du logiciel espion Pegasus à la lumière des investigations du consortium de médias Forbidden Stories et d’Amnesty. Comprenez-vous ce piratage massif d’un pays dit « partenaire » ? 

Maître Joseph Breham : Rien, jamais quelles que soient les circonstances, ne pourra justifier que des hommes et des femmes, journalistes, avocats, élus, soient espionnés jusque dans leur intimité. En choisissant de mener une campagne massive d’espionnages de citoyens français – depuis le sol marocain – à l’encontre de qui aucune infraction ne peut être reprochée, le gouvernement marocain a fait un choix politique extrêmement fort ; la violation de la vie privée de ses propres citoyens est le marqueur des régimes dictatoriaux. Dans ce cas, que dire de l’espionnage massif des citoyens d’un pays dit « partenaire » ?

Il faut espérer que les autorités françaises utiliseront tous leurs moyens politiques, diplomatiques et de renseignement pour que le Maroc cesse cet espionnage industriel et ces actes hostiles.

Les rédactions du Monde, du Canard enchaîné, de l’Agence France-Presse, de France Télévisions ou encore de Mediapart ont confirmé être concernées. Pourquoi les journalistes sont-ils une cible privilégiée pour la monarchie marocaine ?

Me J.B : Il est incontestable que les journalistes sont, en France, les cibles majoritaires de ce qui ressort du rapport. Pour le Maroc, le tourisme est son principal pourvoyeur de devises, d’où la question fondamentale de cultiver une image positive, tout en opprimant tranquillement. Les autorités locales craignent donc la liberté d’expression : les poursuites contre les quelques journalistes marocains qui osaient enquêter, écrire et dénoncer sont éloquentes à l’instar du journaliste et défenseur des droits humains, Omar Radi, fraîchement condamné à six ans d’emprisonnement pour « atteinte à la sécurité de l’Etat » entre autre.

De fait, espionner les journalistes français permet de s’assurer que ne seront pas publiés en France – et donc rapporté de l’autre côté de la méditerranée – des enquêtes sur la corruption, la torture et la grogne sociale marocaine (dont le mouvement d’autonomie du Rif) et d’entretenir le fantasme d’un pays carte postale. Toute personne travaillant sur les questions politiques au Maroc : que ce soit les droits humains, la question sahraouie ou le Rif sait que derrière la carte postale se cache un appareil sécuritaire féroce. Ce n’est pas nouveau, je rappellerai le livre de Gilles Perrault « Notre ami le roi » qui avait documenté les bagnes oubliés, les tortures systématiques etc…

Depuis, les autorités marocaines, c’est-à-dire le palais et les proches du roi, ont mis en place une politique à deux faces avec à la manœuvre le chef de la Direction générale marocaine de la surveillance du territoire, Abdellatif Hammouchi.

Rabat s’affiche – toujours selon ce rapport – comme l’un des principaux clients de cette technologie dévoyée pour infecter les téléphones à distance via un maliciel (logiciel permettant de prendre le contrôle d’un téléphone portable, d’en extraire des mails, photos, répertoire et même d’activer le micro et la caméra. Les messageries chiffrées sont également infiltrées). Il est même aujourd’hui question du président de la République Emmanuel Macron dont l’un des téléphones aurait été supposément identifié. Des divulgations ayant conduit à la tenue d’un conseil de défense exceptionnel.   

Me J.B : Il est évidemment insupportable qu’un pays dit “allié » espionne notre président. Cependant, j’espère – mais peut-être suis-je un indécrottable optimiste – que ce sera l’espionnage de trop. Que face à cet affront et ce mépris, la France réagira. 

© Maître Joseph Breham

 

Accablé, le Maroc a fini par sortir de son silence en dénonçant l’enquête. Cet angle de défense peut-il résister aux investigations menées par le Consortium qui compte des journalistes issus d’institutions telles que The New York Times, The Washington Post, Le Monde, The Guardian, Radio France…) lesquels maintiennent leurs accusations avec force ?

Me J.B : Il suffit de lire le rapport technique publié par Amnesty International pour s’assurer que les espionnages depuis le sol du royaume chérifien sont incontestables et avérés. En ce qui concerne les personnes que je connais, qui aurait intérêt à écouter Mme Claude Mangin ? Une citoyenne française prof d’histoire à la retraite, dont le seul tort est d’avoir épousé Naama Asfari militant de la cause sahraouie condamné à 30 ans de prison après un « procès » unanimement qualifié de farce ? Le Maroc a le droit de contester, la justice le déboutera de ses actions en diffamation. La justice fera toute la lumière sur les personnes qui ont donné les ordres.

Pensez-vous que la progression de la pauvreté et la fronde sociale sur fond de pandémie exacerbent cette nervosité et ces dérives à l’encontre de la liberté de la presse, ainsi que la pression migratoire sur l’Espagne et l’Europe ?

Me J.B : Depuis Hassan II, le Maroc a fait le choix de réprimer toutes formes de contestations sociales. Il y a eu un vague espoir, vite douché, lors du couronnement de Mohamed VI

Mediapart et Le Canard Enchaîné ont d’ailleurs annoncé le dépôt d’une plainte. Quelles suites comptez-vous donner à cette affaire ?

L’espionnage dont j’ai été l’objet, ainsi que Mme Claude Mangin, semble être consécutif, notamment, à la saisine du comité contre la torture des Nations Unies effectuée pour M. Naama ASFARI ; nous avons donc d’ores et déjà saisi le comité afin qu’il se prononce sur ces représailles. En parallèle, mon avocate, Me Noémie Saidi Cottier, a déposé une plainte devant le parquet de Paris.