« Est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? ». Pierre Bourdieu, en 1996*, nous invite à  réfléchir à cette question. Cette analyse, il la porte à l’époque sur le monde de la télévision, mais elle est aisément transposable aux médias sociaux, tels que Twitter ou Instagram. Dans son ouvrage, le sociologue dénonce les fast-thinkers qui ont des idées sur tout, « des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre » et qui « pensent par « idées reçues »». Dans un monde ultra médiatisé où le temps s’accélère, où chacun est un média, quelle valeur donner à la parole de ces influenceurs modernes qui agissent sur les médias sociaux comme Twitter ?

Le nouveau théâtre de l’immédiateté


Twitter, comme d’ailleurs LinkedIn,  Facebook,  ou même Instagram, est bien le lieu de l’immédiateté dans l’expression. Pourtant, cette communication est rarement réfléchie, car elle est instantanée et réactive, et le format même des médias sociaux pousse à l’immédiateté, parfois même à la course à l’exclusivité de la prise de parole sur « le » sujet d’actualité. Car toute actualité se doit d’être commentée pour exister,  ces fast-thinkers, autoproclamés influenceurs, sont ainsi « shootés à l’urgence », pour reprendre l’expression de Nicole Aubert**. Pierre Bourdieu décrit l’instrumentalisation de la télévision par les gens qui la possèdent, les annonceurs ou même l’Etat ; il décrit également la manipulation des intervenants qui y prennent la parole. A l’inverse, les médias sociaux, rarement modérés par les plateformes, sont quasiment  livrés à eux-mêmes, et à leurs utilisateurs : nouveaux gourous ou anonymes décomplexés.

Violence symbolique et fragmentation des identités

Sur les médias sociaux, la foule est souvent anonyme et désincarnée, ce qui ne l’empêche pas d’influencer. L’exemple de Maitre Eoalas (@Maitre_Eolas 348 000 abonnés sur Twitter) est en ce sens éloquent : réel influenceur sur les questions de justice, il expliquera et justifiera à plusieurs reprises son choix de l’anonymat. L’adage ainsi popularisé par Peter Steiner*** :  « Sur l’Internet, personne ne sait que tu es un chien », n’a jamais autant été d’actualité et , finalement, chacun peut être qui il souhaite sur les médias sociaux. Pierre Mercklé, citant dans son ouvrage**** les travaux du sociologue Bernard Lahire, nous rappelle que les réseaux sociaux donnent « la possibilité à chacun de se présenter différemment sur différentes  scènes sociales » ; et, citant aussi ceux de Sherry Turkle, indique qu’au travers de ces nouveaux médias, les identités se fragmentent et prolifèrent. Ce qui laisse souvent aux haters et autres trolls un sentiment d’impunité, révélateur d’une violence pas si symbolique. On peut ainsi être influent anonymement ou pas, mais jouer de «son capital social» pour partager ses idées, qu’elles soient réfléchies ou reçues.

Voir sans regarder, écrire sans penser

Il semble ainsi difficile de donner quelque crédit à l’expression  de ces nouveaux « héros de soi-même » , perdus dans « l’ivresse de l’urgence et la jouissance de l’instant »** ; car rares sont ceux qui sont de réels producteurs de contenus, tant la place est laissée aux commentaires, ou retweets à peine contextualisés. La faute au média social, à notre société qui chasse une news, un buzz par un autre… Ou à notre propre paresse intellectuelle !?

On pensait, il y a encore quelques années, qu’une vie sans télévision n’était pas possible, comme aujourd’hui des générations pensent qu’une vie sans médias sociaux ne vaut pas d’être vécue… Ce qui est révélateur d’un malaise, à tel point qu’Instagram supprime le compteur à likes car, selon Adam Mosseri, il faut « se soucier davantage des personnes avec lesquelles on se connecte plutôt que du nombre de likes ».

*BOURDIEU P., Sur la télévision, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1996.
**AUBERT N., Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion, 2003.
***« on the Internet, nobody knows you’re a dog » adage trouvant son origine dans un dessin de presse de  Peter Steiner (New Yorker 15 juillet 1993)
****MERCKLE P., Sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, 2000. (troisième édition 2016)