Suis-je à la hauteur de cette nouvelle mission ? Se poser cette question normale et nécessaire ne fait pas de vous un imposteur. Que dire d’une personne qui ne se la pose jamais ? Sans doute qu’elle perd en conscience sur elle et sur les situations sur lesquelles elle a à agir. Pour autant, les managers que je forme et accompagne depuis plusieurs décennies se la posent bien souvent avec fébrilité, jusqu’à se persuader qu’ils ne sont pas à leur place. Pourquoi donc cette question saine de la légitimité est-elle devenue si anxiogène ?

Le sentiment d’imposture, près de 4 cas sur 10. Cette représentation, (on parle parfois de syndrome), les psychologues la définissent comme le sentiment de ne pas être à sa place malgré les réussites objectives, les preuves d’intelligence et de compétences (Chassangre et Callahan, Dunod 2018) ; de très nombreux managers et dirigeants sont touchés. Ce sentiment est activé par la situation de changement que vit la personne en transition professionnelle ou au démarrage d’un projet vraiment nouveau : tout se passe alors comme si elle avait perdu confiance dans une bonne partie de ses ressources. Que faire alors ?  


Développer de la reconnaissance pour soi, un geste que nous connaissons mal : autrement dit, faire un « exercice d’attribution de médailles ». De quoi s’agit-il ? De faire parler d’abord la petite voix qui dit : « tu es une erreur de casting ; on s’est trompé de personne ; tu n’es pas taillé pour la course », puis écouter tous ses arguments et même les lister par écrit : « tu es trop jeune, tu n’as pas assez d’expérience, tu parles mal la langue, tu n’y connais rien à ce secteur, tu n’es pas expert, tu es moins bien que Untel », ou encore « si on t’a donné le projet, c’est parce qu’il n’y avait que toi dans les parages… ». Il faut épuiser tous les arguments donnés par cette partie qui doute très fort et active la représentation d’imposture. Ce n’est qu’ensuite que le travail d’attribution de médailles peut commencer. Mais dans notre culture, il est bien plus facile de se critiquer que de s’attribuer des mérites. Avez-vous déjà essayé de vous dire et de vous écrire :

Au fond, de quoi je suis fier ? Être fier de soi ne va pas de soi justement. Cette posture est souvent assimilée à tort au narcissisme : être fier de moi ce serait me vanter, donc hors de question. Le sentiment d’imposture, s’il est reconnu à temps, devient l’opportunité d’expérimenter cet exercice peu habituel pour la plupart des gens, de s’attribuer des médailles : qu’est-ce que je sais faire mieux que personne à ce stade de ma carrière, objectivement ? Je fais la liste en toute impartialité. Cette liste-là est plus longue à produire, comme un véritable accouchement parfois, car la partie qui se félicite est moins active que celle qui se critique ; mais en prenant le temps de lui donner (enfin) la parole, la personne réalise qu’il y a des éléments tangibles de compétences qui existent et que probablement la personne qui lui a proposé le poste n’a pas manqué d’observer elle.

L’imposteur interne peut alors s’éloigner pour faire place à une analyse plus consciente des croyances en place. En effet, je suis plus jeune et moins expérimenté sur ce sujet, mais mon intuition des situations démontrées dans mes dernières missions a probablement retenu l’attention des personnes qui sont venue me chercher pour piloter ce projet. Et même si j’ai encore un peu peur de manquer de cette expertise, rien ne m’empêche d’aller la chercher en demandant un bout de formation. L’imposteur, quand il a tout le pouvoir, paralyse l’accès aux ressources habituelles de l’individu. Le reconnaître permet de lui laisser une place moins destructrice et de lui opposer la part de nous-mêmes qui se reconnaît ou se légitime ; un travail indispensable pour continuer à exercer notre leadership.

Se poser régulièrement la question de sa légitimité est un signe d’excellente santé mentale et on pourrait dire aussi « managériale » car la légitimité, corollaire de l’autorité, est un chantier de tous les jours, comme le rappelle François DUBET : « Ce qui fait la force de l’autorité, c’est justement cette possibilité qu’elle soit remise en cause à tout moment. L’autorité s’expose mais c’est pour son bien et sa continuation. En passant l’épreuve d’une justification continue de ses prétentions, elle se renforce ».

Vérifier régulièrement que l’on est bien à sa place est essentiel pour le développement d’un leadership authentique. Il est important de rassurer tous ceux qui rencontrent la question de leur légitimité de manière anxieuse en normalisant ce processus, voire en le valorisant. Marteler l’idée que se sentir un imposteur ne signifie pas que l’on en est un, mais qu’il est temps de s’offrir un petit temps de « réhabilitation personnelle » qui peut gagner à être partagé au sein d’un groupe de pairs d’ailleurs, pour écrire sereinement la page professionnelle qui est en train de s’ouvrir.