Qui aurait cru que ce serait le domaine de l’aménagement de bureaux qui ressusciterait la rivalité entre la fameuse « East Coast » et la « West Coast » ? Entre « The Notorious B.I.G » et « Tupac Shakur ». Vous n’y croyez pas ? Et pourtant…

Dans le début des années 2000, toutes les entreprises rêvaient d’un building à leur nom tutoyant le ciel ; et tous les dirigeants d’un immense bureau de chêne au sommet d’un penthouse aux baies vitrées grandiloquentes. Moins de dix ans plus tard, « elles » comme « ils » préfèrent les allées d’espaces décloisonnés qui troquent les chaises massives pour un mobilier ergonomique, des coussins ou des poufs.

De New York à la Valley

Ce changement de paradigme est donc tout à fait saillant : nous sommes passés de l’idéal de New-York à celui de la Silicon Valley. Des buildings de Manhattan aux entreprises-campus de Palo Alto. Adieu Mad Men, bonjour The Big Bang Theory.

Rien de surprenant là-dedans. L’ancien monde affronte celui en gestation. Le centre de gravité de l’économie migre à l’ouest en quête de nouveau. La finance, les firmes pétrolières cèdent peu à peu leurs places aux géants du numérique. Les golden boy ne font plus rêver, alors que les start-uppers qui souhaitent (et réussissent) à changer le monde déclenchent des vocations.

Cette lutte s’affiche aussi dans les choix architecturaux : les buildings new-yorkais ne sont plus les seuls symboles de réussite, leur suprématie est contestée par des campus-entreprises. L’exemple le plus remarquable reste le nouveau siège d’Apple au budget pharaonique de 5 milliards de dollars. Il ne grattera pas le ciel de son rooftop car le choix a été celui d’un design en rase-motte en forme d’anneau agrémenté d’une forêt en son centre.

Mais il ne faut pas s’y tromper, l’hubris y est peut-être plus démesurée encore car l’architecture du « Ring » n’est pas sans rappeler une soucoupe volante. L’invitation est prise : on ne veut plus conquérir le ciel, mais l’espace.

Ainsi les start-uppers de la Valley font office de nouveaux dominants. Des dominants dont on copie les modes de fonctionnement, les manières de faire, de penser, d’entreprendre.

En France, c’est assez flagrant : en premier lieu puisque 47 % de la génération X (15 à 20 ans) souhaite devenir « autoentrepreneur » ; ensuite puisque toutes les entreprises — les PME comme les multinationales — s’intéressent à ces nouveaux modes d’aménagement. Citons quelques exemples : le Crédit Agricole S.A. et son campus de Montrouge, SFR et la SNCF à Saint-Denis.

Entreprise-campus ?

Entreprise hôtelière ?

Il y a des raisons objectives qui justifient ce changement. En effet, le choix de ces lieux ouverts, sans places attitrées, avec une digitalisation plus poussée qui développe à la fois productivité et bien-être ; avec un restaurant, une salle de sport, des lieux de détentes, pourquoi pas des potagers… Le tout en libre-service dans des lieux ludifiés et qui encouragent à l’apprentissage continue (e-learning).

Ces entreprises-monde ont poussé les ressources humaines à leur paroxysme pour que tout soit optimisé. Les services s’y multiplient afin que les collaborateurs se sentent au mieux dans ces lieux aux allures de campus américains. C’est d’ailleurs une forte demande pour les Millennials qui représenteront 50% des actifs en 2020. Ces derniers étant prêts à renoncer en moyenne à 6 500 € de salaire annuel pour travailler dans un meilleur environnement.

Cependant, copier les codes digérés dans les rues de Palo Alto et les reproduire en France n’est pas le choix le plus judicieux. Pour autant, il ne faut pas tout balayer d’un revers de main, car en changeant les espaces, on créer un écosystème où peuvent gagner simultanément l’entreprise et les collaborateurs. Gage aux chefs d’entreprise de mettre le management en adéquation avec les nouveaux espaces.

Jouons d’ailleurs la “Madame Irma” en guise de conclusion. Au regard des tendances actuelles : qui guident le freelance, qui encouragent à l’usage des choses plutôt qu’à leur propriété ; il serait possible d’envisager un monde où les Hommes visiteront les bureaux des entreprises comme des sites web, en prenant ce qu’il y a à prendre, en enrichissant, en commentant, en apportant sa pierre à l’édifice des projets, pour quelques heures, quelques jours, ou quelques mois ; avant de repartir vers un autre site. Nous avions les bureaux-campus, les bureaux-hôtels, peut-être que les siècles à venir inventeront les bureaux-website.