Savez-vous qu’il y a un principe inéluctable à la réussite, et que rencontrent malheureusement nombre de brillants dirigeants ou leaders ? C’est le « paradoxe du succès » ou « paradoxe d’Icare », qui a été mis en lumière dans les années 90 par le Pr. Danny Miller dans un ouvrage sur le management et les organisations.  Par Mai Lam NGuyen-Conan, CEO de Muutivate, coach de dirigeants et d’organisation certifiée HEC et Matthieu Gressier, Cadre dirigeant (DGS) de collectivités et établissement publics locaux et coach d’organisation certifié HEC.

Ce livre défendait une idée novatrice à l’époque : plus une organisation a réussi par le passé, plus s’installent insidieusement les mécanismes organisationnels qui vont irrémédiablement la conduire à l’échec dans le futur. Le paradoxe d’Icare vaut aussi pour les dirigeants, leaders politiques, chercheurs, athlètes, artistes etc, non seulement les éléments qui ont construit leur succès pourront aussi causer leur chute. Ce principe ne doit pas être confondu avec le principe de Peter qui énonce que l’incompétence est un phénomène universel dans lequel chaque personne progresse jusqu’à atteindre son niveau d’incompétence.

Deux particularités du “paradoxe du succès”

En analysant de nombreux parcours de personnalités du monde économique et politique, nous avons fait le constat que ce « paradoxe du succès » était commun à nombre d’entre eux au travers de deux particularités. Tout d’abord, dans le succès comme dans l’échec, les éléments déterminants sont liés à l’individu lui-même. Certes, les circonstances, les freins systémiques, les aléas de la vie ou les retours de bâtons peuvent expliquer la chute de certains conquérants, mais, à la fin de la journée, leur crépuscule relèvera toujours d’un choix ou d’un non-choix effectué par l’individu lui-même.

Deuxièmement, plus le succès aura été spectaculaire, plus son inverse, la chute, sera phénoménale. C’est en ce sens que les parcours les plus impressionnants ne sont jamais rectilignes, on le constate pour nombre d’entre eux, leur capacité à rebondir est proprement admirable, même si parfois éthiquement questionnable.

Quelle que soit la taille de l’entreprise, le genre, l’âge de la personne ou le secteur d’activité, la réussite d’un « top-leader » est propulsée par un certain nombre de qualités ou de comportements assez bien incarnés. Rappelons d’abord ce que nous entendons par un « topleader ».

C’est une personne qui :

1. Rêve plus grand que n’importe qui d’autre ;
2. Slalome entre les défis : pour un top-leader, il n’y a pas toujours de ligne droite entre un problème et une solution ;
3. Échoue et n’a pas peur d’échouer, mais sait apprendre de ses échecs ;
4. Soulève des montagnes : face à l’adversité, au refus, au pessimisme ;
5. Crée son terrain de jeu : si tout le monde le fait, alors il ne le fait pas ;
6. S’entoure de personnes différentes de lui pour pouvoir confronter ses idées ;
7. N’attend rien des autres et ne cherche pas de coupable, mais crée les conditions d’une relation fructueuse entre gens responsables ;
8. Ne craint pas le conflit ou la désapprobation ;
9. Ne vit pas dans le passé ou le regret, mais forge son futur dans l’instant présent ;
10. Garde et entretient sa capacité à imaginer, à innover, à créer, à s’amuser, à s’étonner.

Un top-leader ne peut pas s’asseoir sur son trône ou ses trophées. Un des principaux pièges que rencontrent les gens qui ont réussi est de ne pas travailler à l’étape d’après. La tentation est grande de se dire « je suis arrivé », de se prendre au sérieux, d’avoir comme activité principale de se promouvoir comme rôle-modèle. Un top-leader qui dit du haut de sa tour, « voilà, moi j’ai fait tout ça, à vous de vous débrouiller maintenant » est un leader fatigué, épuisé.

La clé du succès et de la performance pérenne et durable se trouve dans la capacité à créer un nouveau chemin, à apprendre, à grandir tous les jours, à acquérir un nouveau pouvoir, en somme, à sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier.
Un top-leader qui réussit dans la durée a conscience des qualités, des efforts, des choix qui l’ont mené là où il est. Il est capable de prendre chacun des éléments qui l’ont forgé, pour les questionner et les renouveler.

Cela s’applique aussi à toute organisation, le Pr. James March, autre grande figure de la recherche sur les organisations démontre que plus on a réussi et plus on est incité à reproduire les recettes des succès passés, et donc à exploiter le connu plutôt qu’à explorer la nouveauté et innover.

Comment ne pas tomber dans l’arrogance, comment ne pas s’installer confortablement dans sa zone de confort, comment maintenir une dynamique d’innovation pour inventer le monde de demain ?

Comment éviter de faire en sorte que les clés de votre succès ne deviennent les causes de votre échec ? Soyez vigilant sur ces différents défis :

1. « La gagne, vous avez ça dans le sang » : Ce n’est pas parce que vous avez ça dans le sang que vous pouvez oublier les heures de travail, la sueur, la douleur, les doutes, les peurs. N’oubliez rien, et ne laissez surtout pas les autres croire que vous êtes né avec ce don. Un des principaux dangers est d’oublier que c’est le travail acharné qui mène à la réussite, ne prenez pas de raccourcis, n’oubliez jamais votre intégrité en route et ne flirter jamais les compromissions et la corruption. La vérité finira toujours par vous rattraper.

2. « Vous êtes hyper doué » : Les personnes avec un fort potentiel qui réussissent finissent souvent par se concentrer uniquement sur cette douance et tendent à éviter toutes les activités qui les ennuient, jusqu’à parfois atteindre un niveau pathétique de désinvestissement de certaines tâches. Vous n’aimez pas la paperasse ? Créez une application qui soulagera des gens comme vous ! Vous n’aimez pas conduire ?

Dessinez la voiture de vos rêves ! Si on est hyper doué, on peut apprendre de nouvelles compétences, quelles qu’elles soient (la musique, le travail du verre, le codage etc…) changer de secteur, changer de métier. Votre vie est comme un vélo, si vous arrêtez de pédaler, vous tomberez. Trouvez constamment ce qui nourrit votre cerveau et alimentez-le pour continuer à grandir.

3. « Heureusement que vous êtes là » : c’est le principe du top-leader, il réussit là où les autres échouent. Vous êtes toujours là, prêt à aider, c’est même une nécessité pour vous de vous ériger en sauveur des causes perdues. Vous n’avez jamais eu à demander de l’aide, vous n’avez jamais su et vous n’aimez sans doute pas ça. Preuve de faiblesse ? Mais savez-vous qu’il y a une différence entre demander de l’aide et avoir besoin d’aide ? Vous qui naviguez dans des zones d’incertitudes tous les jours, il faut accepter la main tendue, la vision différente pour éclairer le chemin. Apprenez à faire confiance, à faire en sorte que chaque membre de votre équipe puisse aider n’importe quel autre membre de l’équipe, même vous.

4. « Vous êtes un challenger » : La réussite n’est jamais satisfaisante pour vous, vous vous voyez comme bâtisseur, pas gestionnaire : dès que vous avez atteint votre objectif, vous vous détournez du projet et cherchez toujours un nouveau défi, très vite vous vous ennuyez ! Peut-être confondez-vous l’objectif et le but, n’oubliez pas que l’un est un simple marchepied pour l’autre. Si vous confondez les deux, vous aurez de plus en plus de mal à vous motiver. Si l’ennui vous guette, c’est que votre but n’est pas assez grand, ou que vous ne savez plus rêver. Travaillez à avoir des buts qui vous donnent envie de vous lever chaque matin, sachez toujours, à la perfection, ce que vous voulez vraiment, profondément.

5. « Vous êtes unique » : Plus vous réussissez, plus vous vous isolez. Le pire écueil est de vous retrouver seul, déconnecté du terrain, ou d’être entouré de personnes qui n’osent pas vous dire la vérité. Restez là où ils ne vous attendent pas… sur le terrain !

Passez du temps à rencontrer les nouvelles recrues, à comprendre les métiers de l’organisation, demandez l’avis de gens différents qui ne sont pas dans votre état-major proche. Vous êtes unique, mais vous n’êtes pas seul à contribuer à un succès, à une réussite. “Soyez le leader coach qui joue collectif ». Sachez privilégier la décision et la synergie collective par rapport à la décision hiérarchique solitaire. Vieille recette qui ne fonctionne plus surtout dans les périodes d’incertitude. Organisez des débats contradictoires avant des prises de décisions importantes, créez une culture de la confiance où les gens savent exercer leur esprit critique, pour forger un avis et une proposition sans crainte.

6. « Vous êtes exceptionnel » : le danger vous guettera le jour où vous cofonderez l’objet admiré et la capacité que vous avez à changer votre regard sur l’objet. Attention également à ne pas vous laisser éblouir par les apparences, les fastes, les symboles statutaires ou les ors (de la République). Votre succès vient de votre capacité à voir ce que les gens ne voient pas ; à vous émerveiller et à vous étonner. Pour ne pas perdre cette capacité à transformer les métaux en or, reprenez le goût de la lecture (de fictions !) ; des promenades, de la contemplation des belles choses. Apprenez à apprécier la simplicité, la frugalité. Un jour vous êtes haut, demain vous serez peut-être en bas. Gardez l’humilité qui fait les grands Hommes.

7. « Vous êtes incontournable » : Les faiseurs de pluie vont se hâter à « faire votre carrière », on va vous dire qu’on compte sur vous, que vous devez absolument prendre ce poste, que c’est le parcours classique pour tout dirigeant. Laisser les autres imposer leurs besoins, leurs agendas, devenir un pion sur l’échiquier du pouvoir… perdre le contrôle sur votre trajectoire, faire trop de concessions, c’est oublier que la clé de votre succès c’était précisément votre amour de… la liberté. Ne soyez jamais une marionnette, mais plus important encore, ne considérez pas les autres comme des marionnettes à votre gloire. Construisez un puissant réseau, riche, important, avec un but et un plan, dans lequel chaque personne qui vous entoure sait à quel point elle est importante.

En conclusion, ce qui vous a mené là, ne vous mènera pas là-bas, mais pourra certainement signer votre chute si vous n’êtes pas assez attentif et négligez les ressources en vous. Apprenez à vous réinventer sans vous perdre, et avec l’aide de personnes qui sauront vous rappeler de vous reconnecter à votre vrai vous.