Ce que veut dire être une grande école


Il existe plus de 200 écoles ou structures qui dispensent des formations en sciences de gestion en France. Parmi celles-ci, un peu moins de 40 appartiennent à la Conférence des Grandes Écoles (CGE) — organisme qui regroupe 225 grandes écoles françaises (écoles d’ingénieurs, écoles d’art et d’architecture, écoles normales supérieures, mais aussi l’ENA, les écoles vétérinaires et, bien sûr, les écoles de management) — et toutes, ou presque, sont réunies au sein de ce qu’on appelle le Chapitre des écoles de management.

 

Lorsque l’on parle des écoles du Chapitre — HEC, ESSEC, ESCP Europe, etc. — un premier constat s’impose. À l’échelle internationale, elles brillent. Je pense au classement du Financial Times qui, chaque année, mesure la performance des écoles de management européennes, et où les écoles du Chapitre sont, depuis deux ans maintenant, les plus nombreuses parmi les écoles classées, juste devant le Royaume-Uni. Je pense au World Economic Forum qui mesure la compétitivité de l’ensemble des pays dans le monde et où, comme cela est relevé ces dernières années, les écoles de management, avec les infrastructures (sur plus de cent critères mesurés), comptent parmi les meilleurs atouts de la France.

La densité et la qualité des écoles de management françaises cachent pourtant une toute autre réalité. Qu’il s’agisse des dénominateurs communs qui signent ce que doit être une grande école de management. Qu’il s’agisse des enjeux et défis auxquels elles doivent faire face.

Longtemps, une grande école de management pouvait se définir de façon relativement simple. Outre l’habilitation par l’État — aujourd’hui par la Commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion (CEFDG) — à délivrer un diplôme visé par le ministre chargé de l’Enseignement supérieur et conférant à leur titulaire le grade de Master, le critère discriminant était le recrutement des étudiants sur concours après deux ans de classe préparatoire. Classes préparatoires appelées souvent, dans le langage courant, « prépa HEC ».

Si quelques écoles ne recrutent encore, en première année de leur programme grande école (ce que le langage courant appelle cette fois « sup de co »), que sur classes prépa, toutes — à l’issue des trois années du programme, auxquelles on ajoute souvent une année césure en entreprise — diplôment de nombreux étudiants qui ne sont jamais passés par les classes préparatoires. Le pourcentage de ces admissions parallèles pouvant largement excéder le nombre d’admis sur classes prépa. Admissions sur concours ou sur dossier, en première ou deuxième année du programme grande école, pour des étudiants ayant validé des années à l’université, pour des étudiants étrangers, pour des étudiants en double diplôme, etc.

Le critère des classes prépa n’étant plus pertinent, comment définir aujourd’hui ce qu’est ou, plus sûrement, ce que devrait être, une grande école de management ?

Sur le site de la CGE, pas loin de quinze points définissent ce qu’est une grande école. Si l’on retrouve naturellement la reconnaissance par l’État (via la CEFDG pour les écoles de management, la Commission des titres d’ingénieurs (CTI) pour les écoles d’ingénieurs, etc.) et la sélection à l’issue des classes préparatoires ou le recrutement sur dossier, deux critères qui se s’apprécient facilement, « oui-non » en quelque sorte, les autres critères, pertinents naturellement, sont plus difficile à mesurer. Lien fort avec l’entreprise, qu’il s’agisse d’intervenants, de la valorisation des travaux de recherche ; une ouverture consistante sur l’international ; etc. Relevons un critère plus obsolète que discutable,  du moins pour les écoles de management, « Une taille humaine : de 400 à 6000 étudiants par école ». Beaucoup des grandes écoles de management dépassent aujourd’hui, et souvent de beaucoup les 6000 étudiants, et aucune école du Chapitre ne pourrait afficher « que » 400 étudiants. Cela serait tout simplement non-viable.

Conséquence aujourd’hui, toute école de management habilitée par la CEFDG et qui souhaite entrer à la CGE, bien qu’étant auditée par deux directeurs d’écoles de management du Chapitre et un directeur d’une école d’ingénieur, est admise. Quasi-systématiquement !

Parce que nous ne voulons pas démonétiser le label grande école, il nous a paru important de travailler au sein du Chapitre à ce qui pourraient être de nouvelles règles d’admission. Aussi, et sous la direction de Patrice Houdayer, Vice-Dean de Skema Business School, et dans le cadre du conseil du Chapitre que je préside, un groupe de travail s’est-il réuni pour proposer de nouvelles règles d’admission.

 Parmi celles-ci :

  1. Disposer d’un diplôme auquel un Grade de Master a été conféré par la CEFDG ou son strict équivalent.
  2. Démontrer une réelle sélectivité ou recruter par un concours faisant l’objet d’une publication par voie de presse officielle (JO, BO) ou privée de niveau national.
  3. Délivrer une formation de haut niveau à finalité professionnelle avec une implication démontrée du monde de l’entreprise.
  4. Posséder un corps professoral permanent de haut niveau en management démontrant de régulières publications académiques en cohérence avec les exigences de la CEFDG.
  5. Posséder un corps professoral permanent réalisant au moins 50% des enseignements de l’École.
  6. Disposer d’une autonomie « de moyens en personnel et matériel dûment affectés ». Le budget de l’établissement doit provenir à plus de 50% de ses moyens propres (frais de scolarité, activités de formation continue, taxe d’apprentissage, etc.).
  7. Respecter, pour l’école admise, un code de bonne conduite (charte éthique).

Si ces nouvelles règles sont acceptées et votées lors de la prochaine assemblée générale du Chapitre en juin prochain, et si indiscutablement elles doivent permettre une lecture plus exigeante et donc très différente de ce qui prévalait jusqu’alors, pour autant nous ne devons pas être dupes des exigences auxquelles doivent répondre les écoles de management françaises si elles veulent, demain, être en capacité de faire face à la concurrence internationale.

Parmi ces exigences, la plupart des grandes écoles, si elles veulent être alignées sur ce qui se fait de mieux au niveau des business schools dans le monde, doivent travailler à de profondes remises en cause.

 Parmi ces remises en cause, comprendre qu’une grande école de management :

  • ce ne doit pas être une école qui a des activités à l’international mais, une école internationale qui a son siège en France.
  • ce ne doit pas être une école prête à tout pour recruter un étudiant. Dans un entretien qui doit déterminer de l’admission ou non d’un étudiant, c’est à l’étudiant de « séduire » le jury et non au jury de « séduire » l’étudiant. C’est bien l’étudiant qui passe un concours, non l’inverse.
  • ce ne doit pas être une école qui subventionne l’association des anciens. Ce sont les anciens qui, au contraire, doivent aider l’école, par des interventions, des témoignages, des participations aux jurys, etc., mais aussi et y compris financièrement. Ouverture alors, lorsque cette part devient conséquente dans le budget de l’école à ce qu’ils soient intégrés, et au plus haut, dans la gouvernance.
  • Une grande école, ce n’est pas une école qui vit, à commencer financièrement, sur le seul programme grande école. Les leviers de financement doivent venir d’autres sources. Par exemple du programme bachelor. Ils doivent également provenir des activités à l’international, des chaires, des partenariats avec les entreprises, etc.

 

Pan majeur avec l’Université de l’enseignement supérieur et de la recherche en France, la question — pour les grandes écoles, et tout particulièrement pour ce qui nous concerne des grandes écoles de management réunies au sein du Chapitre — n’est pas de savoir si oui ou non elles répondent à ces impératifs, mais de partager ces exigences et, parce qu’elles s’inscrivent dans une dynamique de progrès, de travailler pour s’en rapprocher au plus près.