Pour les initiés, il y a une certaine magie à se rendre à la boutique de Sylvie Corbelin au marché Paul-Bert, qui fait partie du marché aux puces de Saint-Ouen dans le nord de Paris, perdu entre la dernière roseraie et des rideaux de lierre en pleine croissance. C’est un endroit où le temps semble s’être arrêté, où la curiosité et le désir sont libres d’exister. Ce lieu insolite correspond aux qualités confidentielles, précieuses et poétiques dont Corbelin imprègne son travail. Ses bijoux sont comme un rêve éveillé, qui jettent un sort et forgent un lien indestructible avec le porteur, qui n’a pas perdu la capacité d’être émerveillé comme un enfant. Pour la créatrice française “la bijouterie est un moyen pour les clients de comprendre leurs émotions et de se connecter avec leur propre univers. C’est une relation intime.” 

Corbelin est arrivée tardivement dans la profession, devenant antiquaire joaillière à l’âge de 35 ans. C’est là, près d’une décennie plus tard, qu’elle a ressenti le besoin de se lancer dans la création de bijoux et de fonder sa marque éponyme en 2007. Elle explique ce qui l’a motivée à devenir gemmologue diplômée d’état et experte en antiquités : “Il y a longtemps, j’ai lu La Vallée des Rubis de Joseph Kessel et ce livre m’a donné le goût des aventures exotiques. Toute ma vie, j’ai eu le désir de découvrir de nouveaux peuples et traditions, d’en savoir davantage quant à leur religion, leur mode de vie, leur art et leur artisanat. J’ai acheté des antiquités aux marchés aux puces, aux brocanteurs et aux marchands du monde entier. Et j’ai commencé à les vendre pour avoir de l’argent afin d’acheter, et je suis devenu antiquaire. J’ai particulièrement aimé acheter des bijoux parce qu’ils étaient si petits, précieux et raffinés ; et si les bijoux étaient bien faits, on pouvait sentir y l’âme du fabricant. J’en ai fréquemment acheté et vendu et de là, j’ai commencé à me spécialiser dans les bijoux.

Chasseur d’aubaines doué, Corbelin flaire les meilleures affaires et achète le stock de matériaux rares et précieux de plusieurs lapidaires à la retraite, qui ont déjà fourni de prestigieuses maisons de joaillerie parisiennes. Seule dans son atelier du Marais, le centre historique de Paris, où “l’authenticité de l’esprit d’atelier” se perpétue, elle s’attelle à créer un univers onirique, allant du bestiaire fantastique à la forêt minérale enchantée. Parmi ses six collections nées d’une vision joyeuse de la vie, on retrouve la ligne signature Initiée composée de mystérieuses bagues en forme de serpent d’or qui représente le destin inséparable de l’homme avec son être cher; la série Jardin composée d’insectes, grenouilles et fleurs inspirés par la nature et son amour des jardins et de la campagne; la collection Impérator faite de médailles impériales, camées et trophées ou encore le monde sombre et secret de Lillith.

Née en 1958 à Bourg-en-Bresse dans la campagne française, un lieu exceptionnel pour la gastronomie, la mère de Corbelin était une immigrante italienne et son père un soldat de carrière. Elle se souvient : “J’étais une enfant sensible et silencieuse. Ma tante était une grande cuisinière, commençant le repas à 5 heures du matin, et commençant toujours par la préparation du dessert. À l’époque, mon dessert préféré était les œufs à la neige. Nous étions proches de la nature, cueillant des champignons dans les bois en été ou des fleurs dans les champs. Grâce au travail de mon père, nous avons passé beaucoup de temps en Algérie au contact d’odeurs, de températures et de rythmes différents.” La nature est donc un thème récurrent dans ses bijoux, ainsi que la recherche de rareté, de beauté, de rencontres et de mondes nouveaux. “Chaque chose, chaque personne, chaque lieu, chaque lieu, chaque odeur et chaque mouvement influencent mon travail à tout moment“, souligne-t-elle.

 

Influencée par son savoir-faire d’antiquaire, Corbelin redonne vie à d’anciennes pierres retrouvées aux quatre coins du monde, incorporant souvent des pierres précieuses anciennes dans ses créations de bijoux. “Les pièces antiques que j’utilise pour mes bijoux sont des pierres libres. Et je leur donne une seconde vie, plus moderne. Ces pièces sont toujours uniques. J’aime le concept d’unicité“, dit-elle. Utilisant l’or, l’argent patiné, le corail, la turquoise, le rubis, l’améthyste, la tourmaline, les perles baroques et des diamants aux formes irrégulières, elle privilégie la taille cabochon par sa douceur, sa féminité et sa capacité à laisser la lumière répandre le mystère de la pierre. Mais elle refuse de révéler d’où viennent ses matériaux : “Chercher des matériaux, c’est comme chasser. Un bon chasseur ne dit jamais où il va.

Son plus grand défi est de  “rendre un bijou portable et confortable, tout en lui assurant volume et élégance. Dès que j’ai la vision de la pièce finale, je commence à dessiner. Ce qui est plutôt rapide et ne peut prendre que quelques heures ! Mais le processus de fabrication prend beaucoup de temps. Réaliser ses rêves est un travail difficile.” Après l’idée initiale, cela peut lui prendre près de six mois à plusieurs années pour fabriquer un bijou. Elle avoue avoir passé le plus de temps à la conception et montage du bracelet Wet Eden, la première pièce de la collection Jardin.

Parmi les dernières créations de Corbelin où se mêlent le contemporain et le traditionnel, on compte le joyeux collier de fleurs printanières Matin de Mai Fleuri; la bague Rêve Irisé parsemée d’iris violets; le pendentif en forme de poisson La Fiancée du Poisson Polisson incrusté de pierres précieuses, le Bracelet Pampille d’Améthyste, baroque et insolite, représentant un serpent parsemé d’améthystes qui offre un goût de paradis et enfin, des boucles d’oreilles en forme de mobiles de la collection Fuji-Yama inspiré d’un voyage imaginaire au Mont Fuji.

Pour Sylvie Corbelin, le bijoux et son créatreur ont des rôles bien précis : “L’utilisation d’accessoires est une façon de se démarquer de la foule et d’appartenir à un groupe en même temps. Depuis le début de l’humanité, les bijoux ont permis une relation étroite et personnelle entre les émotions, le pouvoir et les croyances. Un designer s’adapte au quotidien entre tradition et modernité.

Lors de la conception des pièces uniques ou des éditions très limitées, Sylvie Corbelin commence tantôt par le design, pour ensuite trouver les matériaux qui lui conviennent, tantôt s’inspire des pierres précieuses elles-mêmes avant de concevoir ses créations. Elle travaille sur des projets qui mettent en lien ses bijoux et des traditions étrangères pour permettre à d’autres cultures d’y avoir accès. En raison de l’attention particulière portée à la fabrication, à la finition et à la présentation de ses pièces, le nombre de pièces produites reste nécessairement limité afin de maintenir une qualité élevée.