Leçon d’optimisme, mais aussi de réalisme. Le président de Relais & Châteaux, Philippe Gombert, pose son regard sur la crise qui a mis à genou un secteur stratégique de l’économie tricolore. Le tourisme, puissant vecteur d’un art de vivre à la française, est à l’arrêt. Fébrile. Mais pas condamné. Le chef de file de la prestigieuse institution, nous rappelle que « l’expérience des crises passées a démontré la résilience du modèle français à rebondir ». L’occasion pour Forbes de prendre le pouls de ce fleuron et de cerner les enjeux de demain. 

Le spectre d’un troisième confinement est plus que jamais d’actualité, hypothéquant encore plus les perspectives de relance touristique…Comment se porte Relais & Châteaux aujourd’hui ?

Philippe Gombert : La situation est très difficile pour la grande majorité de nos membres. Plus de 45% de nos maisons à travers le monde sont exceptionnellement fermées comme conséquence de la crise sanitaire en application de décisions de fermeture administrative ou de restrictions imposées par les autorités gouvernementales. Certaines maisons sont habituellement fermées pour des raisons tenant à leur activité saisonnière. Celles qui ont la possibilité de rester ouvertes connaissent, en général, une baisse d’activité pouvant aller de 40 à 90 % par rapport à une année normale. 

Les baisses les plus significatives sont enregistrées dans les destinations dépendant fortement du trafic aérien dont on sait qu’il a subi une baisse de plus de 60% en 2020. Mais le plus difficile à vivre pour nos membres comme pour toutes nos équipes, c’est l’incertitude à laquelle nous sommes tous confrontés. Se trouver à la tête d’une équipe habituée à faire la course en tête et contrainte de se maintenir à l’arrêt est tellement insupportable pour certains qu’ils préfèrent ouvrir leur hôtel et servir une restauration trois étoiles en chambre. La vaccination est porteuse d’espoir. Nous allons devoir nous habituer à vivre avec ce virus d’autant que les effets néfastes du confinement apparaissent chaque jour plus graves économiquement et socialement. 

Dans quelle mesure la crise sanitaire a-t-elle changé votre vision quant à l’avenir d’une telle institution ?

P.G. : Je ne dirai pas que cette crise sanitaire a changé notre vision. Bien au contraire. Mais comme toute crise, elle constitue un révélateur voire un accélérateur des grandes tendances qui lui préexistaient.

J’en distinguerai trois : 

  • La révolution digitale qui continue de s’accomplir avec des technologies de plus en plus sophistiquées, grâce auxquelles, sur les réseaux sociaux, le désir de voyage se rêve chaque jour davantage,
  • Le besoin profond de nos contemporains d’une reconnexion à l’humain et à la nature, d’autant plus fort que le virtuel devient toujours plus envahissant,
  • La recherche du bien-être par la santé, de tout ce que ce qui est bon pour mon corps mais aussi pour la planète.

J’oserai dire que c’est très exactement la vision adoptée par Relais & Châteaux en 2014, à Paris, à l’UNESCO, à l’occasion de la célébration de son 60ème anniversaire. Une vision faite de 20 engagements en faveur d’un monde meilleur par la Table et l’Hospitalité, selon une expression chère à notre Vice-Président, Olivier ROELLINGER. 

Quelles sont vos priorités à moyen terme ?

P.G. : Faire de notre réseau de 580 meilleurs hôteliers indépendants et des chefs les plus talentueux et reconnus du monde la référence la plus sûre pour sublimer leur terroir, leur patrimoine et protéger leur environnement. Pour cela, nous avons adopté une Charte de Qualité plus contraignante et nous allons mesurer, au moyen d’audits anonymes, la conformité de nos maisons aux objectifs fixés. Faire de nos 42 000 collaborateurs à travers le monde une communauté où la transmission d’un savoir-faire d’excellence permette un réel épanouissement. Pour cela, nous allons lancer notre Marque Employeur, faciliter la mobilité au sein de notre réseau et rendre plus accessible le programme Relais Team permettant à nos collaborateurs de vivre une expérience Relais & Châteaux

Faire de nos 1,2 million de clients une communauté où chacun soit sûr d’être toujours mieux accueilli parce que nous aurons appris à mieux les connaître. Pour cela, nous allons continuer à déployer notre programme de fidélité où nos clients disposent d’un véritable passeport digital, clé du succès de leur séjour avec tout ce qu’ils doivent connaître sur leur destination et qui leur donne accès à des offres exclusives. 

Le 17 novembre dernier, lors de votre Congrès annuel (100% virtuel, une première), Relais & Châteaux a tenu à célébrer les liens professionnels, humains et universels qui relient ses 580 membres dans 66 pays, au-delà des frontières. Comment s’exprime cette solidarité ?

P.G. : Ce Rendez-Vous digital, effectivement le premier de notre histoire, a été un réel succès avec plus de 1.200 participants à travers le monde. Un moment de grande convivialité aussi, cher à l’esprit Relais & Châteaux, où nous avons pu tous nous retrouver symboliquement autour d’une bonne bouteille adressée à chacun par l’un de nos partenaires champenois ! 

Rien ne peut remplacer, bien sûr, un congrès où nous nous retrouvons physiquement comme à Londres en novembre 2019, où nous étions plus de 850 participants. Mais, c’est bon de pouvoir échanger et nous voir même en visio-conférence. Paradoxalement, cette crise nous a permis de nous rencontrer plus souvent et d’échanger comme rarement auparavant. Depuis plus d’un an, nous avons organisé des visio-conférences regroupant chaque semaine plus de 250 participants. Je me souviens de l’intérêt suscité par la mise en œuvre des premiers protocoles de réouverture dans nos maisons en Asie alors que la crise frappait encore durement l’Europe et le continent américain. Ou encore des chefs qui expliquaient comment ils s’organisaient pour livrer des repas d’exception à domicile. 

C’est dans ces moments difficiles que l’on réalise la force et la puissance d’un réseau.

A quoi va ressembler le paysage du tourisme au cours des prochains mois ? Quels secteurs vont rebondir en premier ?

P.G. : Nous voyons des réservations se confirmer tous les jours pour mai ou juin, émanant notamment de voyageurs américains vers l’Europe alors que les perspectives de trafic aérien restent encore incertaines. J’y vois un immense désir, je dirais même une nécessité de voyager. Certains parlent de « Revenge Travel », une véritable revanche à prendre sur cette crise qui nous a privé des joies les plus simples de la vie.

Cependant, nous pensons que ce sont les marchés où la clientèle locale est forte qui connaîtront, encore cette année, l’activité la plus soutenue, égale voire plus importante qu’en 2020. Certaines destinations d’exception, où il est d’usage d’emprunter des avions privés, pourraient connaître également un certain succès. Le retour à la nature, campagne, montagne, les randonnées en vélo, le slow travel, devraient confirmer les tendances observées l’an dernier. Nous sommes convaincus du succès grandissant de notre offre Villas & Private Homes Relais & Châteaux tant le besoin d’exclusivité est grand pour se retrouver en famille ou entre amis pour des vacances dans un lieu intime avec un service à la carte, ce que nous appelons de l’hôtellerie privée.      

 

Philippe Gombert : Nous voyons des réservations se confirmer tous les jours pour mai ou juin,
émanant notamment de voyageurs américains vers l’Europe

 

Vous militez pour « Élever l’art de vivre au rang de dixième art ». La France, nous le savons, est aussi attrayante pour cette raison. Comprenez-vous le manque de prise de conscience politique sur la question (le tourisme représentant notamment 8,9 % du PIB en France, source Banque des Territoires). 

P.G. : J’ai eu l’occasion d’échanger, à différentes reprises depuis le début de la crise sanitaire avec Christian MANTEI, Président d’ATOUT France, l’Agence de Développement Touristique de la France et je peux vous dire que le gouvernement a actuellement une parfaite conscience de l’importance du tourisme dans les comptes publics et dans la balance commerciale de la France. Même si notre secteur continue à être durement éprouvé par la crise, il faut reconnaître qu’il a été aidé massivement au moyen des prêts de trésorerie, d’aides au titre du chômage partiel, d’aides directes aux entreprises depuis novembre ainsi que des plans tels que Relance Tourisme mis en œuvre par BPI France. 

Certes, l’inquiétude est grande chez nos professionnels de l’hôtellerie et de la restauration de devoir emprunter non pour investir mais pour survivre sans savoir comment ils pourront rembourser ces prêts de trésorerie. Mais les pouvoirs publics assurent que leur objectif est de maintenir intacte l’attractivité de la France au sortir de la crise, voire de la renforcer. 

Je n’ai pas de raison d’en douter.

J’ajoute que c’est l’intérêt bien compris du pays car au-delà de la part du PIB, le secteur de l’hôtellerie et de la restauration représente plus de deux millions d’emplois direct et indirects. L’expérience des crises passées démontre également que notre secteur du tourisme a toujours fait preuve d’une grande résilience. Nous devons garder une grande confiance en l’avenir. 

Oui, l’art de vivre que nous cultivons en France mériterait d’être porté au rang de 10ème art car c’est le seul qui fasse appel aux 5 sens, aucun autre art en effet ne peut s’enorgueillir de faire appel au goût ! En nous en privant, cette crise a démontré à quel point cet art est essentiel à notre vie sociale et tout simplement à notre bonheur.

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