ENTRETIEN | « Ré-industrialiser l’Europe : les leçons de la crise sanitaire » : Thierry Breton a répondu sans langue de bois aux questions d’étudiants et enseignants lors d’une visioconférence. Et il en a profité pour défendre la réactivité et les valeurs démocratiques de l’UE.

A l’invitation de Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman (« père de l’Europe ») et de l’Université catholique de Lille, Thierry Breton, commissaire européen en charge du marché intérieur, s’est expliqué sur ses grandes orientations, une semaine après avoir été nommé à la tête d’une ‘talk force’ visant à « accélérer la production des vaccins en Europe ».

L’UE doit « mieux maîtriser son destin, choisir ses partenaires, dans un contexte géopolitique où les rapports de force (Etats-Unis – Chine, Russie, Turquie…) ne font que s’amplifier ». C’est la « fin de naïveté », a répété Thierry Breton.  « C’est vrai aussi en matière d’industrie. Nous sommes le premier continent industriel. Nous devons renforcer nos points forts. Et nous devons gagner en autonomie, en indépendance pour nos approvisionnements ».

Mais on reste dans monde globalisé, a souligné le commissaire européen observant, au passage, que la Chine n’était pas à l’abri, ayant commencé par « demander de l’aide pour fournitures de masques, hôpitaux et même de l’argent ». 

Moins de 4 mois pour devenir autonomes

« En 3 à 4 mois, nous Européens, nous avons su devenir totalement autonomes. Et s’agissant des vaccins, grâce à beaucoup d’innovation, c’est un pari que nous sommes en train de gagner. C’est un succès. Au niveau mondial, plusieurs vaccins ont pu être créés en 9 mois contre 10 ans auparavant », a souligné Thierry Breton. 

Il est vrai que l’UE a contractualisé avec six laboratoires candidats : « Trois ont été retenus et deux autres le seront bientôt ; et un 6è, qui fait de grands progrès, devrait s’y ajouter. Sur les quatre premiers, trois ont pu se positionner grâce à des financements européens. Maintenant, il reste à en faire un succès industriel européen ».

 

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Quelles sont les priorités de la task force ? « Le premier volet, c’est de travailler l’anticipation. Le deuxième volet, c’est de développer notre capacité à être autonomes en production de vaccins, en recherche, en séquençage, en essais-cliniques… »

L’UE n’a pas de complexes à avoir : « Nous sommes le plus grand continent, et le plus démocratique qui soit. Nous avons nos différences, nos exigences comme par exemple la nécessité d’une régulation des grandes plateformes numériques. A l’Est, c’est l’Etat qui doit tout régir, et capter, tandis qu’à l’Ouest, ce sont deux ou trois géants qui ont tout capté. Nous sommes entre les deux, avec le souci d’une mutualisation ; les données appartenant à tous… »  

Et que faire pour la ré-industrialisation ? « Ce sont les entreprises qui vont le faire. Il faut inciter les industriels à investir, à réinvestir en Europe. Il y a des instruments pour cela. A l’Est, c’est l’Etat qui intervient. Nous ne sommes pas naïfs. A l’Ouest aussi {Etats-Unis], l’Etat intervient aussi énormément ; il y a les entreprises qui ont accès aux investissements du militaire et de la défense, et il y a les autres… « 

« L’UE aussi se dote d’instruments et lance des projets d’intérêt commun, des alliances : sur les batteries, sur la filière hydrogène, sur les processeurs de puissance, sur le Cloud, sur les satellites en orbite basse pour créer un espace informationnel sécurisé… »

Donc, intervention de l’Etat ? « Oui, en compatibilité avec les règles de l’OMC. Et notre vivre ensemble doit fonctionner sans naïveté.

Nous avons conscience de l’environnement où nous évoluons, nous sommes des Etats démocratiques. C’est plus lent mais c’est notre fierté. »

Les priorités de la ‘task force’ vaccination de l’UE

« Nous avons donc sélectionné six laboratoires, avec trois technologies différentes, deux candidats pour chacune d’elle. C’est la technologie de l’ARN messager qui aura été la plus rapide à développer, la plus innovante. 

Mais ces laboratoires n’ont pas de savoir-faire en industrialisation des vaccins, en chaînes de fabrication de très large dimension.  

La commissaire à la Santé, Stélla Kyriakides et moi-même faisons en sorte d’entrer durablement dans la deuxième phase, celle d’une large production industrielle auprès des spécialistes des vaccins. Les laboratoires ont choisi leur partenaire. Mon rôle consiste à les accompagner, à rencontrer les industriels qui concourent. C’est le sens de ma visite hier sur le site de Seneffe d’AstraZeneca en Belgique : une occasion d’apporter notre soutien aux employés très mobilisés de cette usine, un établissement qui n’est « validé » que depuis quelques mois seulement ! ».

Une économie de guerre 

Quels sont les autres enjeux de cette industrialisation des vaccins ?
« Cette industrialisation doit également s’inscrire dans le programme mondial COVAX de l’OMS, qui garantit un accès équitable aux vaccins à plus de 170 pays. Il faut comprendre qu’il y a plusieurs composants, donc c’est une chaîne d’approvisionnement en tension au niveau mondial. Il faut faire en sorte que tout le monde se soutienne, qu’il y ait une solidarité ; c’est un état d’esprit qu’il faut susciter. »
« C’est toute la planète qui est concernée. Et vous connaissez ma considération pour l’Afrique :  il faut absolument s’occuper du continent africain, c’est naturel pour nous. Il faut donc accroitre les capacités de production de plusieurs milliards à l‘horizon de 18 mois. Or c’est extrêmement compliqué à faire, il faut faire monter en puissance les industriels, faire monter le ‘yield’. Pour cela, il faut 2 à 3 ans normalement. Or ici, c’est une question de 3 à 4 mois. C’est comme une économie de guerre ».   

« Et l’enjeu n’est pas seulement industriel, car, comme on le voit avec les variants, c’est aussi un enjeu scientifique. » 

Les délais de mise en œuvre des plans de financement et de mise à disposition des fonds posent question : faut-il incriminer la bureaucratie de l’UE ? 

« J’ai beaucoup travaillé et vécu aux Etats-Unis. Ils ont un système parlementaire très puissant ; et les navettes entre Sénat et chambre des représentants durent souvent des mois voire des années. Le plus puissant, c’est le Sénat, où chaque Etat a deux voix. Chez nous, c’est une seule voix et ça s’appelle la démocratie. Or les temps de mise en œuvre sont équivalents. Donc, il faut faire avec : c’est le temps de la mise en œuvre de la démocratie ». 

Processus démocratique et non pas bureautique

« Les montants du plan de relance, dont le Green Deal, très élevés  [750 milliards d’euros] ont été obtenus en un temps record de 7 à 8 mois. Seulement voilà, pour leur mise en œuvre, il faut une ratification par les Etats membres : les délais se résultent pas de la bureaucratie mais de l’exercice de la démocratie ».

« Entretemps, les Etats membres peuvent intervenir sur le terrain, sur des grands chantiers. Je rappelle que 37% des investissements sont destinés au pacte vert ou Green Deal, et 20% au numérique. Donc, bien sûr, il y a une part de bureaucratie, mais c’est la notion du temps qui est importante, particulièrement en cette période de pandémie. Les derniers parlements vont ratifier et les versements vont arriver ». 

Et comment articuler cette stratégie industrielle avec la politique de concurrence européenne et de politique commerciale ?  Est-ce que le paquet numérique européen DSA – Digital services act – [annoncé par l’UE le 15 décembre] peut devenir une norme comme le règlement RGPD (protection des données)? 

« Non, c’est très différent. Avec le DSA, il ne s’agit pas de normes : ce sont des obligations à remplir pour pouvoir entrer sur le marché intérieur. Il faut les respecter pour être ‘gate keeper’ (…). C’est la condition de sauvegarde de nos intérêts européens, de nos valeurs. Et, par exemple, s’agissant des grandes plateformes numériques, ce qui est interdit ‘off-line’ doit aussi être interdit ‘on-line’. Le DSA, ce sont des obligations à remplir, dont l’espace informationnel fait partie ; par exemple pour la protection des enfants ».

« De même, le DMA (Digital markets act) [également annoncé le 15 décembre dernier] vise les comportements anti-concurrentiels, anti-économiques, qui ne respectent pas nos valeurs : les ‘gate-keepers ont des obligations face aux monopoles, etc. D‘ailleurs, la Chine a un consensus très fort là-dessus. Là, aussi : fin de la naïveté !».

Fin de la naïveté de l’UE

Et sur l’endettement de l’UE et des Etats membres ? Avez-vous révisé vos positions – comme l’Allemagne – sur ces investissements qu’il faudra rembourser ? 

« L’UE c’est une collectivité d’Etats ; il faut donc organiser notre vivre-ensemble, il faut respecter, accepter nos règles communes et éviter ainsi les divergences. Et pour cela, il faut des objectifs comparables. C’est vrai pour l’endettement des pays. La France qui était redescendue à 62% du PIB est montée, depuis la crise de 2008 et certaines mesures de Nicolas Sarkozy l’ont fait grimper à 88%, tandis que l’Allemagne est redescendue à 72%. Pour résorber de telles dettes, il faudrait 25 ans d’excédent ! 

Aujourd’hui, on peut mener une politique d’endettement car les taux d’intérêt sont nuls voire négatifs. Mais un jour, ce sont les contribuables qui vont payer ! Pour l’heure, il y a de fortes divergences à régler. Actuellement, par exemple, en Allemagne, il y a beaucoup de retraités dont la pension est indexée sur un taux d’intérêt 0 ; donc, ils s’appauvrissent. Je me battrai jusqu’au bout pour qu’il y ait une convergence entre Etats :  c‘est un vrai sujet.

Il reste que, pour la Commission, une dette est faite pour être remboursée :  c’est du bon sens ! Mais, c’est vrai, nous sommes dans une situation inédite, celle d’une dette historique, indispensable pour sauver notre humanité, qui s’explique objectivement. Ca ne me choque pas. Mais il faudra la rembourser, en considérant par exemple l’espace numérique informationnel. Ou, nul doute qu’il faudra, par exemple, reparler d’une taxe CO2 aux frontières. C’est en en parlant qu’on trouve des réponses. Et il peut y avoir des perceptions différentes, ça ne me choque pas. »

 

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