Avec son onzième roman publié à l’été – son second chez Gallimard – intitulé « Les Choses humaines », Karine Tuil figure en bonne place des succès marquants de la rentrée littéraire. Avec plus de 73 000 ventes à ce jour, elle décroche le jackpot bien qu’à plusieurs longueurs des valeurs dites « sûres ».

Déjà fragilisé par les « gilets jaunes » l’an dernier, l’improbable redressement du marché de l’édition (+3,2% en octobre 2019) a subi de plein fouet le mouvement social depuis le 5 décembre dernier. Au point que la reprise des ventes en librairie ne tient plus qu’à un fil ou presque : celui des prix littéraires.


A ce palmarès caracolent en tête Amélie Nothomb (plus de 209 000 exemplaires vendus pour « Soif »), Jean-Paul Dubois pour « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » (228 000 exemplaires) et l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson, pour « La Panthère des neiges », qui s’est déjà vendu à plus de 227 000 exemplaires.

Une petite injustice commerciale sans doute à mettre sur le compte de la « hiérarchie » des récompenses telle que perçue par les lecteurs : bien que lauréate du Prix interallié et du Goncourt des lycéens 2019, l’auteur des « Choses humaines » ne peut malgré tout rivaliser avec le trio de tête. Un trio qui, il est vrai, compte en son sein deux distinctions parmi les plus populaires aux yeux des Français, le prix Goncourt auquel elle a elle-même concouru en phase de sélection et qui sera finalement décerné à Jean-Paul Dubois, ainsi que le Renaudot, revenu à Sylvain Tesson.

Pour le reste, la partition de Karine Tuil frôle la perfection. Et ce n’est guère une surprise.

Près de vingt ans plus tôt, elle avait déjà donné le ton avec son premier roman, « Pour le pire » (2000, Plon) dans lequel elle avait – avec tellement de justesse – dépeint la lente décomposition d’un couple. Romancière sociale, elle avait par la suite pris son envol pour se faire connaître d’un public encore plus vaste moins d’une décennie plus tard avec « La domination » (2008, Grasset), un roman prétexte à l’évocation des jeux de pouvoir dans le milieu de l’édition.

Karine Tuil est entrée en écriture comme d’autres entrent en religion : avec l’énergie de ceux qui ont la conviction d’accomplir un destin, s’y consacrant pleinement jusqu’à renoncer à une profession juridique, qui lui tendait alors la main après ses études de droit à l’Université de Paris II (Panthéon-Assas).

Questionnant inlassablement l’individu de livre en livre tout en sondant ses contradictions, son dernier roman – trois ans seulement après sa dernière production sous le nom de « L’insouciance » (2016, Grasset) – est un peu comme l’aboutissement d’une certitude relativiste qu’elle a acquise avec les années : « chacun à tout moment dans sa vie peut basculer du mauvais côté » (sic).

Dans « Les choses humaines », le couple idéalisé composé de Jean -un journaliste politique dont la notoriété égale dans le roman celle dont avait pu jouir dans le réel un Patrick Poivre d’Arvor dans les années 1990 – et de Claire, son épouse de plus de vingt-cinq ans sa cadette – réputée pour ses engagements féministes – apprend cette prophétie destructrice de l’auteur à ses dépens.

A l’apogée de leur notoriété, la soudaine mise en accusation pour viol de leur fils unique, Alexandre, un brillant jeune homme de 23 ans, assez sûr de lui, polytechnicien et étudiant à Stanford, leur révèle la précarité de la gloire et les impasses de la vanité. L’épreuve judiciaire est d’autant plus cruelle pour eux qu’elle vient s’ajouter au fardeau de leur propre séparation conjugale à peine surmontée. Pour Claire, la descente aux enfers est d’autant plus rude que l’interpellation puis la garde à vue de son fils adoré vont provoquer l’effondrement du nouveau couple qu’elle forme depuis peu avec Adam, professeur de français issu d’un milieu juif orthodoxe, qu’elle aimait éperdument, au point d’avoir quitté Jean pour lui. La famille fraîchement recomposée autour de Claire et Adam ne va pas résister à la déflagration d’un procès terrible qui va voir s’affronter l’enfant de l’un et de l’autre. Un procès retentissant qui, s’il jette derrière le banc des accusés le jeune et hautain Alexandre, présente la particularité d’être le résultat d’une plainte déposée au commissariat du XVIIIème arrondissement à Paris par la touchante Mila, fille du compagnon de Claire, et abusée dans l’obscurité d’un local à poubelle par son camarade de sortie d’un soir…

Rien n’est tout « noir » ni tout « blanc » dans ce roman à perdre haleine de 342 pages, dans lequel Karin Tuil se garde bien de jugements à l’emporte-pièce sur ses personnages.

Jean par exemple. Sa célébrité acquise grâce à sa matinale radio durant laquelle il maltraite les politiques lui est bien sûr montée à la tête. La remise à l’Elysée de ses insignes de « Commandeur dans l’ordre de la Légion d’Honneur » le coupe manifestement des réalités, mais il est en définitive rattrapé par celles-ci lorsqu’il subit les attaques du nouveau directeur de programme, qui cherche à l’évincer. Le même Jean qui s’arrache les honneurs, s’accroche à son émission grand public, ou encore mène une double vie depuis des années, échappe in extremis à la vindicte du lecteur lorsque Karine Tuil lui restitue sa part d’humanité, le décrivant aux petits soins et même zélé aux chevets de Françoise, sa maîtresse, alors que celle-ci est frappée par Alzheimer.

Dans l’univers littéraire de Karine Tuil, le bien et le mal ne parviennent pas à se frayer un chemin définitif ni à s’imposer l’un contre l’autre. Impossible au terme de ce procès et des plaidoiries de la partie civile et de la défense de se forger une opinion définitive sur la réalité des faits reprochés à l’accusé. Même le verdict final ne clarifie pas les choses sur le degré de consentement ou de non-consentement de Mila, la victime présumée.

Et les personnages ne parviennent jamais à échapper au bonheur ou au malheur en demi-teinte. Jean, qui pense furtivement au suicide, se voit sauver miraculeusement du pire par le téléphone qui sonne alors qu’il allait passer à l’acte et se relance en comprenant qu’en Quitterie, sa nouvelle épouse qui lui a donné une petite fille qui a désormais quinze mois, il possède encore malgré ses soixante-dix printemps passés, « un avenir ». Quant à Claire, qui n’avait rien demandé à personne et avait tout pour être heureuse – son métier, le nouvel homme de sa vie, la reconnaissance sociale, etc.- avant l’arrestation de son fils, elle sort du procès brisée, « la vitalité et l’amour lui ayant été retirés, elle ne survivait plus que par instinct de conservation ».

Le même instinct sans doute qui poussera Alexandre à reprendre le fil de son existence après sa sortie de prison, en créant une start-up utilisant « les nouvelles ressources de l’intelligence artificielle pour permettre aux utilisateurs d’avoir des relations amicales ou amoureuses avec un correspondant virtuel […] ». Une existence où, constate le narrateur, « on était souvent déçu par la vie, par soi, par les autres ». Une existence au cours de laquelle « On naissait, on mourrait ; entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacé. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours inévitable des choses humaines ».

Karine Tuil a inventé le roman gris. La société est violente. Les êtres sont fragiles. La technologie, et son succédané les réseaux sociaux, aggravent encore cette condition humaine où le bonheur parfait, auquel on veut toujours croire se dérobe le plus souvent à nous au moment où l’on croyait le tenir d’une main assurée.

Le roman gris de Karine Tuil est un avertissement pour chacun d’entre nous : plutôt que de se bercer dans l’illusion d’un bonheur parfait, cherchons surtout à saisir les instants de satisfaction, que leur caractère éphémère même rend précieux.

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