Alors que les œuvres importantes d’Invader vont faire l’objet d’une exposition à compter du 16 mars à la galerie Le Feuvre, nous avons souhaité en savoir plus sur l’engouement du public pour l’art urbain, sur son évolution et l’engagement des artistes.

Invader sévit depuis 1998 dans les rues du monde. Pour apercevoir les œuvres de l’artiste, il faut, notamment dans les rues de Paris, lever un peu plus les yeux vers le ciel. 
Invader est, comme le précise les dirigeants de la galerie Le Feuvre, l’« unique tenant de la mosaïque in situ. Invader est à lui seul une part importante de la définition du Street Art. Bien que personne ne sache qui il est, tout le monde a déjà vu son travail. Il est, avec Bansky, l’artiste urbain le plus connu au monde. » 
Son choix pour ce matériau, la céramique a débuté en 1997.  Il lui fut inspiré notamment  par le cryptage et son effet pixellisation,  du premier samedi soir du mois par Canal+.

Quel est le poids aujourd’hui du street art dans l’art contemporain ?

Jonathan Roze : En tant que galeristes — non-experts du vaste marché de l’art contemporain international — nous pouvons dire que l’art urbain a connu un vif engouement ces dix dernières années. À Paris, nous pouvons prendre comme date clé 2007 et la vente aux enchères organisée par la maison Artcurial au cours de laquelle un tableau de JonOne intitulé Balle de Match (Hôpital Éphémère, 1993) a été adjugé à 24 800 euros. Un record à l’époque, depuis régulièrement battu par des artistes français, américains, anglais, brésiliens (Banksy, Shepard Fairey, Conor Harrington, Os Gêmeos, Kaws, Invader, JonOne ..), sans parler des pionniers du graffiti américains tels que Dondi White, Futura, Rammellzee… Paris est une place forte pour l’art urbain. Les galeries s’y sont multipliées, les marchands s’y intéressent, les maisons de vente également… Seules les institutions manquent finalement à l’appel bien que le Palais de Tokyo, le Musée de la Poste, le Studio 13-16 du Centre Pompidou, la Fondation Cartier ou plus récemment le Musée en Herbe, ont réalisé des expositions mettant à l’honneur l’art urbain. Londres est également une place importante pour ce mouvement et, en comparaison avec Paris, la Tate Modern a par exemple franchi très tôt un pas important en invitant dès 2008 six artistes urbains à peindre sur ses façades extérieures (Os Gêmeos, Faile, Nunca, Blu, Sixe Paredes et JR). Los Angeles a vu le MOCA consacrer l’art urbain à travers l’exposition Art in the Streets en 2011, Kaws ou Barry McGee sont régulièrement exposés dans les musées américains… Finalement, le street art (ou art urbain) est un mouvement mondial, protéiforme et pluridisciplinaire : quand on parle de street art, on parle de pochoir, de graffiti, de mosaïque, de collage, et de bien d’autres créations in situ, réalisées illégalement ou avec la bénédiction des pouvoirs publics. Mais on parle également de créations que ces artistes réalisent pour le monde de l’art. De par sa forme même, et son accessibilité, le street art est éminemment populaire. Ce mouvement, souvent opposé au tout conceptuel et discursif prôné par les tenants de l’art contemporain « classique », est d’abord visuel. Internet est donc un outil formidable pour sa diffusion.

Sur les réseaux sociaux, sur les sites internet, dans la presse papier, le street art n’a pas, en termes quantitatifs, à pâlir face à l’art contemporain. C’est déjà une première étape. Sur le marché, bien qu’il se développe très rapidement en galeries et en maison de ventes, le street art est cependant loin de l’art contemporain.
Aucune galerie défendant exclusivement le street art ne peut encore prétendre à une place à la FIAC, par exemple. Aucun artiste urbain n’a dépassé le million d’euros, ou même de dollars, aux enchères. Si l’on met de côté Basquiat et Haring (qui existaient bien avant le street art), le record détenu en 2015 – 2016 par un artiste urbain revient à Kaws avec une adjudication à 430 000 dollars (source : dernier rapport Artprice sur le marché de l’art contemporain ; juillet 2015 – juin 2016). Les records de Christopher Wool et Jeff Koons sont, respectivement et sur la même période, de 16,9 et 15,2 millions de dollars…

Mais l’art urbain reste un jeune mouvement, il intéresse de plus en plus de collectionneurs. C’est un mouvement qui a, à coup sûr, un bel avenir devant lui. Nous sommes en train de vivre son histoire, et c’est cela qui est fascinant.

L’art urbain en chiffres, qu’est ce que cela représente ?

JR : Certaines galeries — telles que la nôtre — publient leurs chiffres annuels. Mais ce n’est pas le cas de la majorité des acteurs du marché de l’art urbain (en France en tous cas).
En ce qui concerne les ventes publiques, aux enchères, tous les chiffres sont disponibles sur des sites comme Artprice. Artprice publie chaque année un rapport sur l’art contemporain. Y sont classés les 500 artistes contemporains dont le volume de vente est le plus élevé sur une période d’un an ; le dernier rapport allant de juillet 2015 à juin 2016. On y trouve, parmi les 500 artistes ayant le plus important volume de vente en salles publiques, 15 artistes urbains, Basquiat et Haring exclus (ils sont respectivement 1er et 8ème de ce classement). Dans l’ordre, les artistes urbains présents sont : Kaws (52e rang), Banksy (54), Os Gêmeos (183), JonOne (199), Shepard Fairey (239), Invader (243), Futura (308), Kenny Scharf (344), Ramellzee (368), et Seen (404). D’année en année, les artistes urbains intègrent ce classement, avec des chiffres croissants.

Il est aussi important de noter que ces chiffres ne concernent que les salles de ventes aux enchères. Le marché des ventes aux enchères ne peut pas être tenu pour représentatif du marché global, il n’en est qu’une partie. Le marché des galeries, qu’il soit premier ou second marché, est plus opaque, mais, nous pouvons le penser, plus dynamique également. Les collectionneurs apprécient le conseil, le choix, la discrétion — voire la confidentialité, un temps de réflexion plus important en galerie, un rapport développé avec le galeriste, un lien de confiance qui se forge au fur et à mesure des échanges et des années…

Quel regard portez-vous à la multiplication des foires d’art contemporain à travers le monde ?

JR : Un regard bienveillant. Le monde de l’art est compétitif, mais chacun a intérêt à ce que son voisin rencontre le succès.

Quels sont les artistes de street art, qui pour vous, parviennent à passer des messages significatifs (en France on se souvient de Combo, de JR à Jérusalem, de Banksy) qu’ils soient d’ordre social et/ou politique ?

JR : Comment à la fois défendre l’environnement et peindre à la bombe de peinture ? Comment dénoncer le capitalisme et/ou le consumérisme et vivre de la vente d’impressions et autres produits dérivés déclinés à des centaines voire des milliers d’exemplaires ? N’y a-t-il pas derrière ces “engagements” une petite odeur de démagogie ? Certains sont bien sûr sincères, d’autres sont évidemment opportunistes… Le street art, comme toutes les formes artistiques, est propice à l’engagement social, politique… D’autant qu’il est visible par tous et largement diffusé sur internet. Nous essayons à la Galerie Le Feuvre de faire un travail sincère sans se voiler la face. Notre but est évidemment de défendre nos artistes, en présentant et en vendant leurs œuvres, pour que la galerie fonctionne et qu’ils puissent vivre de leur travail. Si nous ne sommes pas convaincus que nos tableaux sont beaux, si nous ne les sélectionnons pas avec précaution, si nous n’avons pas cette relation privilégiée avec nos artistes qui nous permet d’envisager une collaboration sur le long terme et de qualité (humaine et professionnelle), nous devons arrêter d’être galeristes.
Finalement, je pense que l’artiste le plus engagé, sincèrement, est l’italien BLU.

Dès le 15 mars, la galerie expose les “Masterpieces d’Invader”, quels sont ses messages et ses engagements ?

JR : Invader, sans parler en son nom, est porteur d’un projet plus que de messages. Il s’engage dans l’invasion du monde, mais n’est pas continuellement engagé pour une cause ; selon nous encore une fois. Il collabore, comme il l’a fait pour les Unes de Libération, à des projets à visée caritative, mais dans son travail quotidien, celui dirigé vers la rue, il n’y a pas d’engagement politique. On ne peut pas nier qu’il fédère une communauté, qu’il le fait gratuitement et depuis presque vingt ans. Il est le représentant, le seul dont on retienne le nom, de la mosaïque in situ. Combien d’artistes ont à sa suite décidé d’aller coller des objets divers et variés dans les rues ? Du fond de la baie de Cancún jusqu’à l’espace, en passant par près de 70 villes, il est présent aux quatre coins de la planète. Il ne cesse de travailler et est récompensé pour cela, c’est déjà un beau message !