En marge de la 45ème édition de la Foire internationale d’Art contemporain (FIAC), clôturée ce dimanche, Isabelle Maeght, directrice de la galerie et de la librairie Maeght, livre ses réflexions sur l’art. Témoin privilégiée de l’Histoire de l’Art du XXème et XXIème siècle, elle a pu lier d’étroites relations avec Picasso, Chagall, Miró, Braque ou Prévert. 

 Forbes. Quelle est votre définition de l’Art ?

 Isabelle Maeght : C’est une quête vitale, un pouvoir créatif sans limites et sans fin. L’art est un devoir de partage et de transmission, une plongée dans l’Histoire pour inventer l’avenir.

Quels chefs-d’œuvre ont, selon vous, « changé » la face du monde ?

  • Masaccio : Adam et Eve chassés du Paradis terrestre où la perspective apparaît pour la première fois dans une œuvre.
  • Matthias Grûnewald : Le retable d’Issenheim, l’étonnante modernité de l’œuvre qui a fasciné tant d’artistes.
  • Les vitraux et œuvres de lieux religieux, la Sainte Chapelle à Paris, Sainte Sophie à Istanbul
  • Matisse : La Chapelle du Rosaire à Vence que Matisse considérait comme le chef-d’œuvre de son existence et qui témoigne de l’évolution de l’art sacré du XXème siècle. Matisse a voulu réaliser une œuvre totale. Il a créé également les chasubles d’officiants… « Tout art digne de ce nom est religieux » et « Je n’ai pas cherché la beauté, j’ai cherché la vérité ».
  • Giacometti : L’Homme qui marche qui délivre un message universel.

Quels sont les quatre artistes qui vous bouleversent, vous exaltent le plus, et pourquoi ?

Braque, car je l’ai connu et aimé… Ses phrases : « Avec l’âge, l’art et la vie ne font qu’un » et « J’aime la règle qui corrige l’émotion » sont essentielles.

Giacometti, qui avait une telle rigueur dans son travail et dans sa vie. 

Miro, que j’ai toujours connu et avec qui j’ai travaillé… Son impatience, sa curiosité de toute nouveauté m’ont toujours fascinée.                    

Chillida, pour la puissance et la rigueur de son œuvre.

L’Art a-t-il  vocation à transgresser notre orthodoxie ou alors doit-il se poser comme miroir fidèle de nos sociétés ?

Les artistes inventent l’avenir et c’est un devoir pour eux de faire table rase du passé et du présent. En cela, ils deviennent, sans le savoir, les miroirs fidèles de leur époque.

Dans l’imaginaire, les plus grands artistes ont souvent eu une âme tourmentée, certains parlent d’une pointe de folie. A-t-on tort ou raison de vouloir systématiquement associer folie et génie créatif ?

L’esprit visionnaire des artistes exige une part nécessaire de folie.

Isabelle Maeght : « La mécanisation, l’industrialisation, la perte de sens, se posent comme grands défis à l’Art ».

New York demeure l’épicentre de la reconnaissance artistique et du marché de l’Art. Paris, peut-elle espérer un jour retrouver son rang de chef de file de la scène artistique mondiale, et renouer avec une époque glorieuse où Picasso, Modigliani ou Dali eurent fait de la Ville Lumière, leur terre d’adoption ?

Paris a régné durant plus d’un siècle comme capitale mondiale de la création artistique, puis New York a joué ce rôle (comme auparavant, Athènes, Florence, Venise…) notre monde se globalise, se décentre ; les temps anciens ne reviendront pas. Mais Paris demeurera pour les artistes un haut lieu d’inspiration.

Ces dernières années, des artistes ont été attaqués physiquement à l’image du sculpteur plasticien californien Paul McCarthy, qui avait érigé Place Vendôme un sapin éphémère géant à connotation phallique (2014). L’artiste plasticien, Anish Kapoor, a vu son œuvre « Dirty Corner« , surnommée « le vagin de la reine » (exposée au Château de Versailles), vandalisée et souillée par des inscriptions antisémites, à plusieurs reprises. De quoi ces actes de violence et de rejet sont-ils le nom ?

Le vandalisme des œuvres d’art a toujours existé et les psychiatres en proposent sûrement une explication. Mais, peut-être que la violence de certaines propositions excite des violences en réponse.

 A quels grands défis, le monde de l’art est-il confronté aujourd’hui ?

La mécanisation, l’industrialisation, la perte de sens.

Expositions numériques interactives (je pense au collectif TeamLab programmé à La Villette cet été), imprimantes 3D capables de reproduire des tableaux de grands maîtres, start-up qui font office de plate-forme e-commerce entre artistes et internautes… De quel œil voyez-vous l’émergence de nouveaux acteurs qui investissent la sphère artistique à la faveur de la révolution digitale ?

De grandes œuvres sont à naître, hybrides et techniques, dématérialisées, massives. Mais le défi personnel (et universel) que représente la main d’un artiste qui tente d’ouvrir une fenêtre sur le monde dans un rectangle blanc, demeurera essentiel.

Enfin, sur quels projets travaillez-vous ?

La programmation de la Galerie allie jeunes artistes et artistes reconnus. Ainsi en ce moment nous exposons des œuvres gravées de Chillida. En décembre je propose, comme chaque année, une exposition autour des dernières éditions signées et numérotées. Fin janvier, nous nous retrouverons à la BRAFA à Bruxelles, et en février je proposerai une exposition-hommage à Jacques Monory décédé tout récemment. Je travaille à de nombreuses expositions extérieures à la Galerie principalement en lien avec la Fondation Maeght. Je propose par ailleurs une exposition dédiée à Marco Del Re au Peninsula Paris ; à cette occasion, il est possible d’admirer plusieurs chefs-d’oeuvre : Caryatide mécanique, Œdipe I, Le Peintre et ses modèle et Museo Borghese et citrons.