Les marques chinoises se tournent désormais vers l’ouest. Alors que le cabinet de conseil en gestion Bain estime que les acheteurs chinois représentent déjà 32 % de la consommation de luxe dans le monde, six marques chinoises ont récemment atteint le top 50 des entreprises de luxe mondiales les plus puissantes selon le classement Deloitte. Derrière chacune de ces marques se trouve un designer chinois qui se réinvente face à la crise actuelle. Entretien avec le concepteur de la maison de l’acteur de Jackie Chan pour comprendre sa vision du design chinois et les réponses à la crise actuelle.

Philippe Branche : Vous identifiez-vous comme créateur de design haut de gamme ?


TK CHU: Je suis plutôt un caméléon – littéralement en chinois le dragon (龙 ) qui change (变) de couleurs (色). En matière de design, je crois qu’il faut apprendre à changer, en réinterprétant constamment en fonction des modes et des technologies. On a toujours dit qu’un designer est un intégrateur, qu’il utilise les différences des autres pour former les siennes. En fait, il y a un mot anglais «curator» pour décrire l’interprétation à sa propre manière. Il est un peu difficile de traduire «curator» en chinois. Ma création consiste à trier et intégrer les informations. Au fur et à mesure que les informations augmentent, le talent apparaît dans la personne qui peut rassembler les informations de la manière la plus innovante et la plus commercialisable possible. En plus de ces informations, les designer peuvent également ajouter leurs propres idées – et c’est là que réside selon moi la beauté de la décoration intérieure.

Durant vos 40 années de conception, quels changements avez-vous remarqué sur les chinois consommateurs ?

T.K. CHU: Dans ma carrière, je soulignerais quatre points principaux en ce qui concerne l’analyse de l’évolution des consommateurs chinois.

Le premier point majeur est la richesse accumulée par les chinois. La demande de produits de luxe en Chine a certes ralenti ces dernières années; mais elle continuera néanmoins de progresser rapidement pour presque doubler d’ici 2028 – malgré la crise.

Deuxièmement, le niveau d’éducation des consommateurs chinois s’est considérablement amélioré: par exemple, l’attitude des 18-24 ans à l’égard de la Chine est très différente de celle de leurs parents. 

Le troisième point concerne les changements esthétiques en Chine: le développement en Chinea été si rapide que tout est nouveau. Au contraire, les Chinois recherchent aujourd’hui la culture et les traditions lorsqu’ils consomment. Par conséquent, si une marque veut réussir en Chine, elle doit s’accompagner d’une solide histoire de marque.

Enfin, le besoin de logement des consommateurs chinois a été élargi. Ce n’est plus seulement un lieu de vie, mais aussi un salon pour les réunions d’affaires, un lieu pour profiter de la vie, une galerie pour représenter des œuvres d’art. En un mot, un lieu de possibilités infinies.

Pourriez-vous décrire brièvement votre vision chinoise du design?

T.K. CHU: «Le design est l’art du possible ». Pour le dire simplement, je crée un «espace possible» basé sur la volonté du client à partir d’innombrables possibilités, et chaque design est une réunion d’équilibrée entre nos deux visions.

Mobilier NEO-art déco: Un exemple de syncrétisme entre l’Art déco et l’esthétique chinois

Quel est le projet chinois dont vous êtes le plus fier?

TK CHU: Le prochain projet sera celui dont je serai le plus fier. Si je devais en choisir un, cependant, le travail que vous pourriez considérer comme marquant en Chine continentale est un projet nommé Naga. De nombreuses célébrités l’ont acheté, comme Jackie Chan. Une autre réalisation dont je suis également très fier est de faire partie du jury des International Property Awards.

Intérieur de la “Naga”

Comment définiriez-vous l’art NEO Art Deco ? Et pourquoi vous en inspirez-vous?

T.K. CHU: Un designer devrait façonner ses créations en fonction de la mode du moment et du contexte de l’époque, au lieu de faire quelque chose à partir de rien. Je suis le fondateur de NEO Art Déco : ce mouvement reprend des éléments du passé tout en comprenant le présent: – c’est un style progressif par définition. Il est en constante évolution et jamais obsolète. Le bâtiment qui incarne le mieux ma vision NEO Art Déco est, à mon avis , le Radio City Music Hall in New York. Au XXIème siècle, des variantes modernes de l’Art Déco, appelées Neo Art Deco, sont apparues dans certaines villes américaines, inspirées des bâtiments Art Déco classiques des années 1920 et 1930. Les exemples incluent notamment la NBC Tower à Chicago, inspirée du 30 Rockefeller Plaza à New York . Selon moi, la puissance de NEO Art D éco réside dans la prise en compte du présent.

La France influence-t-elle votre travail ?

T.K. CHU: l’Art Déco est un style d’arts visuels, d’architecture et de design qui est apparu pour la première fois en France juste avant la Première Guerre mondiale. Il a pris son nom-abréviation d’Arts Décoratifs de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes tenue à Paris en 1925. Peu savent la grande influence de l’Art Déco en Asie, en particulier à Shanghai. Je pense par exemple aux Broadway Mansions au coeur de la métropole chinoise. De nombreux monuments Art déco en Asie ont malheureusement été démolis pendant la grande expansion économique  à la fin du XXème siècle, mais certaines enclaves notables de l’architecture subsistent, en particulier à Shanghai. Un autre personnage  important pour moi est Le Corbusier. Aucun designer ne peut en effet écarter l’influence de Le Corbusier. Le style changeant de Le Corbusier ainsi que l’utilisation de nouvelles technologies sont pour moi fondamentales. L’Art Déco s’est épanoui comme l’un des premiers styles véritablement internationaux avec de nouveaux matériaux utilisés pour la première fois, notamment le chromage, l’acier inoxydable et le plastique. Cet aspect innovant et international fait écho avec ma façon de travailler et à ma pensée de caméléon.

L’un de vos derniers projets est le Manoir d’Art et de Musique Comment incarnez-vous la musique dans le design ?

T.K. CHU: Selon Goethe: “l’architecture, c’est de la musique figée“. Dans cet appartement de 800 m2, j’ai fait de mon mieux pour incarner cette phrase. Dans la conception de cette maison privée à Hangzhou, la musique est un espace de fusion. La relation entre la musique et l’espace n’est ni explicite ni figurative mais elle résonne par fragments. Si vous voulez être concret, vous pouvez penser que la courbe du plafond, le rythme des escaliers et la position de l’œuvre appartiennent à une oeuvre musicale et que toutes ces notes sonnent comme un arpège. L’espace tout entier est comme une symphonie.

Intérieur du manoir d’art et de musique

En tant que designer de renom travaillant avec des architectes et des ouvriers du bâtiment, comment réagissez-vous à la crise actuelle?

TK CHU: la Crise est en chinois 危机 – souvent cité dans le monde occidental comme un temps d’opportunités 会; Cependant , 机 ne transmet aucun sens positif en soi. En effet, vous pouvez trouver ce caractère dans le mot de avion 飞ou encore ascenseur 升降. En ce qui concerne la situation actuelle en Chine, le 8 avril, le gouvernement a réouvert Wuhan et le 30 avril, la prévention et le contrôle des épidémies à Pékin sont tombés au niveau 2, ce qui signifie que nous pouvons visiter d’autres villes et nous n’avons plus besoin de nous isoler à notre retour. Même si notre réponse à Covid-19 a été satisfaisante, nous portons toujours des masques et mesurons la température des gens tous les jours avant même d’entrer dans nos bureaux.

Que pensez-vous que les consommateurs souhaiteront le plus après la crise?

T.K. CHU: Après la crise, les sociétés immobilières ainsi que les particuliers apprécieront davantage les conceptions qui respectent les nouvelles normes d’hygiènes et qui respectent l’environnement. Ainsi, nous pouvons changer nos plan ou utiliser des matériaux plus durables pour répondre à leurs besoins. Si un designer veut trouver de nouveaux clients, je lui dirais que le meilleur ambassadeur de sa marque est son propre design.

Pour conclure, que peuvent apprendre les designers européens de la Chine? 

T.K. CHU: La Chine diffère de l’Europe de plusieurs manières pratiques — la réglementation, le stade et le cycle de développement économique. Bien que ces différences soient fortement ancrées,  une inspiration mutuelle est possible. A mon avis, la caractéristique la plus distinctive de la culture chinoise est son caractère inclusif. Dans la conception, cela signifie que l’art, l’objet et les personnes d’horizons différents sont autorisés à se fondre dans un ordre unifié. La notion de vacuité, étroitement associée à taoïsme, occupe aussi une place cruciale dans l’art chinois et c’est une dimension qui pourrait également être plus développé en Occident. Enfin, le concept d’harmonie avec la nature. Le mot français pour l’harmonie (venant du grec ancien « union ») peut être traduit dans de chinois de diverses manières très diverses: 和谐/ 融洽/ 大同/ 和声/ 协和/ 时雍. Voici quelques significations possibles trouvées en chinois : l’harmonie conceptuelle 和谐, l’ harmonie relationnel 融洽 l’ harmonie d’une société parfaite 大同, l’ harmonie musicale 和声, harmonie par la coordination 协和 l’ harmonie du moment 时雍, l’harmonie par l’équilibre 均衡etc … Bien que le mot harmonie n’est paradoxalement pas traduit harmonieusement, je crois profondement que nous pouvons trouver des ponts universels entre nos deux cultures.