Il y a six ans, l’ingénieur informatique Kevin Hsieh, âgé de 30 ans rejoint les équipes de WeWork avec l’ambition de changer le monde du travail et de devenir riche. « On nous a vendu l’idée comme étant révolutionnaire », affirme-t-il. 

Ce fut le cas au premier abord, lorsque les capital-risqueurs ont fait passer la valeur de l’entreprise à 47 milliards de dollars (43 milliards d’euros) en janvier 2019. Malheureusement, l’automne dernier, le rêve s’est effondré pour l’entreprise. C’est alors que SoftBank, son plus gros investisseur, s’est préparé à racheter les parts des actionnaires avec la somme de 3 milliards de dollars (2 milliards d’euros). Lorsque Kevin Hsieh a quitté l’entreprise, en février, ses parts valaient plus de 500 000 dollars (456 000 euros) soit 19,19 dollars (17,50 euros) par action chez Softbank. Une somme d’argent qu’il voulait utiliser pour rembourser son prêt étudiant et aider sa famille. 


Mais, ce mois-ci, Softbank a abandonné l’offre de rachat publique, évinçant ainsi les espoirs de beaucoup de personnes, comme Kevin Hsieh, « Nous nous sommes sentis trahis », explique-t-il. Presque tous les employés de l’entreprise ont reçu une compensation à la hauteur de leurs salaires, y compris le personnel de nettoyage, les architectes et les directeurs commerciaux. Environ 1 500 actuels et anciens employés de WeWork étaient éligibles à l’offre, et environ 900 s’y étaient inscrits, selon SoftBank. Ils sont aujourd’hui coincés avec les parts qu’ils espéraient revendre, bien que leur montant total ne soit pas encore défini. 

SoftBank explique que les employés pouvaient gagner 283 millions de dollars (258 millions d’euros) tandis que les membres du conseil d’administration de l’entreprise pouvaient gagner jusqu’à 450 millions de dollars (410 millions d’euros). Par ailleurs, des documents ont été fournis à Forbes par un parti externe à SoftBank et estiment les gains éventuels à plus de 580 millions de dollars (529 millions d’euros).  Mais peu importe ces chiffres, ce n’est rien à côté des 2,5 milliards de dollars que les investisseurs et le cofondateur Adam Neumann pouvaient toucher. Cependant, pour les employés cela représentait beaucoup. « Ils ont négligé les dommages collatéraux, sur ce coup-là », a déclaré un ancien employé. 

Forbes s’est adressé à plus d’une dizaine d’anciens employés de WeWork, qui avaient attendu des années pour vendre leur part du capital de l’entreprise. L’un d’eux comptait sur l’achat d’actions de SoftBank pour rembourser un prêt hypothécaire. D’autres comptaient dessus pour payer des factures médicales, envoyer les enfants à l’université ou faire face à la crise économique sans inquiétude. La plupart ont refusé de s’exprimer publiquement, craignant que cela ne viole les accords de non-divulgation ou ne compromette leurs chances d’obtenir un paiement plus tard. Quant aux employés actuels ils craignent le licenciement. 

« Ce qui est douloureux, c’est d’imaginer ce que ça aurait pu donner », explique un entrepreneur qui avait vendu son entreprise à WeWork et y avait travaillé pendant plusieurs années. « L’entreprise que j’ai créée n’existe plus. » Tous les employés, anciens ou actuels, sont coincés au milieu de ce qui s’annonce être une bataille aux proportions dantesques.

Après l’abandon de rachat, qui devait avoir lieu le 1er avril ; Bruce Dunlevie, membre de longue date du conseil d’administration de Benchmark, et Lew Frankfort, l’ancien PDG de Coach, ont porté plainte devant la Cour du Delaware au nom de tous les actionnaires minoritaires. C’était sans savoir que les dirigeants de SoftBank avaient immédiatement pris des mesures pour saboter l’opération. D’ailleurs au cours d’une déclaration, la SoftBank a décrit la plainte comme étant un acte « désespéré et mal placé pour tenter de réécrire l’accord et les événements passés des six derniers mois. »

David Neumann, qui a vendu pour 360 millions de dollars d’actions lors de deux offres publiques d’achat précédentes, avait la possibilité de vendre jusqu’à 970 millions de dollars (884 millions d’euros) d’actions lors du rachat. Un parachute doré qui a suscité un tollé après avoir conduit la société à la perte. Il envisage d’intenter son propre procès, a déclaré une source proche de lui à Forbes.

L’abandon de l’offre de rachat est le dernier coup dur pour le moral des employés de WeWork, qui ont déjà subi les aléas de l’entreprise. En effet, après son implosion l’an dernier, sa valeur avait baissé de plus de 80 %, pour atteindre 8 milliards de dollars (7 milliards d’euros) — plus de 2 650 employés avaient été licenciés tandis que les 11 000 restants se demandaient combien de temps il leur restait. Depuis le début de la crise du coronavirus, les travailleurs ont été renvoyés chez eux et les 739 sites de WeWork sont restés vides, ce qui a obligé l’entreprise à renégocier ses engagements de location avec ses propriétaires. Mais elle a continué à garder ses portes ouvertes malgré les critiques, offrant même des primes de 100 dollars par jour aux employés pour qu’ils continuent à se présenter.

Selon les interlocuteurs de Forbes, certains employés de WeWork envisagent maintenant un recours collectif à propos de l’offre publique d’achat. D’autres souhaitent que SoftBank oublie Neumann et d’autres grands investisseurs et passe un accord directement avec les employés. Sinon, ils pensent qu’ils ne recevront pas un centime de WeWork, car les investisseurs qui possèdent des actions de plus grande valeur seraient payés avec les actions ordinaires détenues par les employés si l’entreprise déposait son bilan. « C’est comme si on observait les dieux se battre », dit Kevin Hsieh. « On les regarde se battre et on récolte les pots cassés. »

Comme beaucoup de grandes start-ups, WeWork a utilisé la promesse d’investissement et une bonne rémunération comme argument de recrutement et de fidélisation. Un ancien employé de WeWork se souvient de salaires débutants à 36 000 dollars (33 000 euros) allant jusqu’à 60 000  dollars (54 000 euros) pour les postes de cadres, avec la promesse de parts dans l’entreprise. « Nous avons essentiellement été désavantagés sur le plan salarial », a déclaré l’ancien employé. « Cet appel d’offres n’est pas un billet de loterie pour nous. C’est l’argent qu’on nous avait promis ».

William Wong, un chef de projet de 32 ans qui a rejoint WeWork en 2015, a gagné un peu d’argent lors d’une offre d’achat en 2017 à environ 23 dollars par action, mais a laissé passer l’occasion de vendre dans une autre offre à 54 dollars par action début 2019. L’introduction en bourse lui promettait de l’enrichissement, et des investissements répétés de la part de bailleurs de fonds institutionnels, dont SoftBank et Benchmark. « Malgré les aléas désastreux de l’entreprise, c’était rassurant de savoir qu’il y avait des investisseurs qui avaient vu ce qui se passait dans les coulisses… Et qui voulaient quand même investir », dit-il.

Quelques jours avant l’introduction en bourse, Wong a démissionné, ce qui a déclenché un délai de 90 jours pour exercer son droit d’acheter des actions ou renoncer aux options d’achat. L’offre de SoftBank d’acheter des actions à 19,19 dollars — bien en dessous du prix qu’il avait payé lors des précédents financements — a donc représenté un désavantage important. Pourtant, en janvier, Wong a réuni environ 15 000 dollars et a racheté une petite part de la société. « Je n’ai pas gaspillé mon argent inutilement », explique-t-il. La décision d’acheter des parts « semblait être une décision sans risques à l’époque. »

De nombreux employés de WeWork n’acceptent pas l’explication de SoftBank selon laquelle elle a choisi d’abandonner l’offre d’achat parce que WeWork ne remplissait pas toutes les conditions. Notamment l’élaboration d’un projet d’expansion de ses activités en Chine et la mise en place d’enquêtes réglementaires. Un porte-parole de SoftBank a déclaré : « Toute affirmation contraire est fausse ».

Certains suggèrent que le fondateur, Son Masayoshi, pense qu’il peut renégocier le prix. D’autres y voient un détournement des problèmes financiers de SoftBank. En effet, en mars, alors que le prix des actions de SoftBank a baissé de 50 % en quelques semaines, Son Masayoshi a annoncé un plan de 41 milliards de dollars (37 milliards d’euros) pour racheter ses actions et rembourser sa dette. Le président exécutif de WeWork, Marcelo Claure, qui est également le directeur général de SoftBank, a refusé de commenter les différends au sein du conseil d’administration. Le jour où la plainte a été abandonnée, Marcelo Claure a tweeté : « SoftBank est entièrement impliquée dans le succès de @WeWork, et moi aussi. » Il a ajouté : « Nous sommes reconnaissants envers les employés, les clients et les autres parties prenantes qui nous accompagnent dans ce voyage. » Mais le commentaire n’a pas attendri les employés qui attendent que SoftBank achète leurs actions. Un ancien employé a déclaré : « Ils peuvent se permettre de payer.»

 

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