Le 12 octobre dernier, la Banque centrale européenne a lancé une grande consultation publique portant sur la création de l’euro numérique. Pendant trois mois, « les citoyens, le monde universitaire, le secteur financier et les autorités publiques » seront interrogés sur les avantages et les inconvénients de l’euro numérique. En parallèle, des solutions techniques de mises en œuvre seront proposées par des experts en paiement.

Le lancement éventuel d’un euro numérique pose un certain nombre de questions sur lesquelles il convient de revenir plus en détail.


Qu’est-ce que l’euro numérique ?

L’euro numérique est défini par la Banque centrale européenne comme « une forme électronique de monnaie de banque centrale qui, à l’instar des billets de banque, permettrait à tous – ménages comme entreprises – d’effectuer leurs paiements quotidiens rapidement, facilement et en toute sécurité ». Il s’agit donc d’une nouvelle forme de monnaie qui viendrait compléter l’offre existante.

La mise en place de l’euro numérique est motivée par des considérations tant politiques qu’économiques. En effet, cette nouvelle forme de monnaie représente un enjeu de puissance indéniable puisque plusieurs pays notamment la Chine et les Etats-Unis se sont déjà lancés dans la course à l’émission de leur propre cryptomonnaie. Les Etats ne sont pas les seuls à investir dans ce domaine, les géants du web ont également commencé à émettre leur monnaie virtuelle. Après les Twollars de Twitter, les Amazon Coins d’Amazone, c’est, en 2019, au tour de Facebook d’envisager la création de sa monnaie virtuelle, nommée le libra.

Outre ces considérations politiques, l’euro numérique revêt une importance capitale en matière économique. Cette monnaie virtuelle vise à s’adapter aux changements de comportements sociaux-économiques, qui se caractérisent par un accroissement de l’utilisation des nouvelles technologies notamment en matière de consommation. Comme le rappelle Mme LAGARDE, présidente de la BCE, « les européens se tournent de plus en plus vers le numérique dans leurs modes de consommation, d’épargne et d’investissement ». En parallèle, cette incursion du numérique dans le domaine de consommation se traduit par une diminution constante des paiements en espèces. Ce phénomène s’est d’ailleurs accéléré ces derniers mois avec la pandémie de la Covid-19 qui a favorisé les paiements dématérialisés. A titre d’exemple, en Allemagne, pays où le paiement en espèces a longtemps été favorisé, vient pour la première année de dépenser plus d’argent par carte qu’en espèces. Les conséquences sur la mutation de l’économie en sont considérables. La meilleure illustration de ce phénomène est celle du groupe allemand Giesecke + Devrient, spécialisé dans l’imprimerie de billets allemands, qui tend progressivement à se reconvertir dans la monnaie numérique.

Enfin, le dernier avantage de l’euro numérique est d’ordre technique. Le numérique permettrait de gérer de manière plus simple et efficace la masse monétaire.

Comment fonctionne l’euro numérique ?

Le paiement en euro numérique suppose, comme toute transaction, un commerçant doté d’un système de réception de paiement, un consommateur détenant un moyen d’émission de paiement et divers systèmes de liens entre ces deux parties.

Du côté du consommateur, le paiement en euro numérique pourra se baser sur l’utilisation des portefeuilles numériques. Pour rappel, ces outils fonctionnent sur un principe de stockage de monnaies virtuelles sans avoir recours à un compte bancaire de sorte qu’il est ensuite possible de procéder à des paiements simplifiés par des terminaux de paiement adaptés. Traditionnellement, le porte-monnaie électronique prend la forme d’une carte bancaire prépayée ou par des applications de téléphone mobile du type Paypal ou PayByPhone. Ces dernières permettent un accès direct à un compte bancaire mais de façon sécurisée. Il est ainsi prévu que l’utilisation de l’euro numérique soit basée sur le système de la blockchain garantissant un maximum de sécurité aux transactions réalisées.

Du côté du commerçant, un terminal de paiement moderne et connecté suffirait à permettre la réalisation de la transaction. Le système POS (Point of Sale), qui tend à se généraliser, permet une gestion des opérations de paiement courantes. Cette modalité intègre des lieux virtuels tels que des sites internet et pourrait donc servir de base pour le paiement en euro numérique.

Quand l’euro numérique pourrait-il voir le jour ?

La mise en place d’euro numérique n’est pour l’heure qu’au stade embryonnaire. A l’issu de la consultation lancée le 12 octobre 2020, des expérimentations seront effectuées jusqu’à la mi-2021. Si, par la suite, le BCE donne son feu vert, il faudra encore compter « entre 18 mois et jusqu’à 3 ou 4 années » pour que le projet donne lieu à un résultat concret.

Un tel laps de temps est nécessaire en raison des multiples interrogations qui restent en suspens.

La première question est d’ordre technique : est-il nécessaire de poser une limite quant au nombre d’euros numériques possédés par chacun ? Un tel plafonnement permettrait d’éviter de fragiliser le système bancaire européen par une ruée massive des épargnants vers cette nouvelle forme de monnaie.

Se pose également la problématique du respect de la vie privée. L’utilisation du système de la blockchain permet de tracer toutes les transactions effectuées ainsi que l’historique des euros numériques de sorte que les données personnelles des utilisateurs pourraient facilement être divulguées. Cependant, la BCE a, d’ores et déjà, précisé que « contrairement à d’autres monnaies virtuelles, les données qui seront récoltées ne seront pas commercialisées » de sorte que hors cas de lutte contre la fraude ou d’activité illégales, un système de protection des données personnelles serait mis en place.

Enfin, la mise en place d’euros numériques aurait un impact social indéniable. Les fractures sociales et numériques en seraient d’autant plus marquées.

L’instauration de l’euro numérique et sa réussite dépendront avant tout aux réponses apportées à ces différentes problématiques.

 

<<< A lire également : En Europe, Le Commerce De Détail Pourrait Rester À La Traîne De La “Nouvelle Normalité Numérique” >>>