Le ministre de l’Economie et des Finances l’avoue lui-même dans une interview récente donnée au quotidien Les Echos : « le capitalisme doit changer. […] Sinon, poursuit Bruno Le Maire, les colères l’emporteront ». Depuis le 17 novembre, ce sont surtout les colères qu’on entend. On a beau parler « d’état d’urgence » (économique, sociale, climatique…), l’action semble toujours diluée et inaudible. Et les résultats tardent à venir. Changer de paradigme économique pour mieux combiner efficacité économique, justice sociale et lutte contre le réchauffement climatique n’est plus une simple option. Inventaire des solutions nouvelles à installer dans le paysage pour renverser la table.

Prophétie ou simple fantasme ? La crainte de l’avènement d’un « âge de la colère » exprimée en décembre dernier par la directrice générale du Fonds Monétaire International (FMI), Christine Lagarde, doit être prise au sérieux.

Entre un multilatéralisme déjà à bout de souffle et des coups de poignard contre le libre-échange international assénés par le président Trump pour tenter d’infléchir la dégringolade commerciale américaine face aux nouvelles ambitions économiques chinoises, l’heure reste au protectionnisme. Et aux prévisions moroses à l’instar de celle-ci : en l’absence d’un renouvellement de la coopération internationale, les inégalités pourraient bien surpasser avant 2040 ce qu’elles étaient pendant « l’âge d’or du capitalisme » au XIXème siècle.

Le péril qui guette nos sociétés est hélas plus imminent encore si nous ne nous accordons pas, à brève échéance, sur le modèle économique et social à suivre pour les prochaines décennies.

Les atteintes au libre-échange international ne constituent que la face émergée d’un iceberg aux dimensions considérables et que notre système s’apprête à percuter, au risque de couler à pic.

Car notre modèle de création et de redistribution des richesses continue d’être considéré comme injuste et assez largement inefficace pour relever les défis de la planète. Injuste parce que nombreux sont ceux qui ne se satisfont pas que l’activité salariée paye peu alors même qu’il est de plus en plus acquis qu’avec l’allongement de l’espérance de vie il va falloir travailler plus longtemps.

Une critique qu’on doit entendre puisque nous avons laissé prospérer une situation dans laquelle l’activité salariée apparaît bien moins rémunératrice que le capital. Aux Etats-Unis, depuis 2000, les revenus du capital ont augmenté 22 fois plus vite que ceux du travail. De quoi redonner vigueur aux thèses marxistes sur les « contradictions » internes du capitalisme, dans lequel l’ouvrier devrait se contenter d’un rapport de dépendance et de sujétion au « capitaliste », qui seul empocherait les dividendes de sa « force de travail ».

Le travail paye d’autant moins aujourd’hui, qu’engagé dans une dynamique concurrentielle mondiale, chaque Etat – à commencer par le nôtre- a intérêt à pratiquer la modération salariale, car un coût du travail trop élevé pénalise la compétitivité.

Dans un tel environnement, l’exhortation à travailler plus trouve difficilement grâce aux yeux des Français, de moins en moins sensibles aux évolutions du taux de chômage, pourtant redescendu depuis l’an dernier en dessous de la barre des 9%. Preuve que l’efficacité de notre modèle ne sera probablement plus jugée demain à l’aune de ce seul indicateur, pourtant en partie responsable du renoncement de François Hollande à se présenter à l’élection présidentielle de 2017.

Ce que beaucoup de Français attendent aujourd’hui, c’est moins « l’inversion de la courbe du chômage » qu’un signal supplémentaire de réduction des inégalités. Une attente loin d’être incompatible avec la poursuite des réformes telles que voulues par Emmanuel Macron, mais seulement si nous avons le courage de refonder le capitalisme hexagonal autour de principes forts.

Le premier d’entre eux, c’est de cesser d’opposer comme on l’a fait si longtemps les intérêts du capital et ceux du travail. Un combat déterminé doit être mené contre les inégalités issues du capital, qui – comme le suggère Thomas Piketty- contreviennent au principe méritocratique sur lequel notre démocratie est fondée. Mais la nécessaire politique de progressivité de l’impôt sur les hauts patrimoines et les hauts revenus à laquelle cet objectif répond doit rester raisonnable pour ne pas dissuader l’investissement de long terme, si déterminant pour l’innovation future et notre attractivité pour les investissements étrangers.

Revaloriser le travail ne saurait justifier l’emprunt d’une voie sans issue de confiscation des revenus du capital. Car notre capitalisme ne doit avoir ni honte de soutenir la création de richesse, ni de favoriser le pouvoir d’achat. Ce qui relie les deux, c’est la question majeure du partage équitable de la « valeur ». L’économiste britannique Joan Robinson soulignait déjà en 1956 une évidence trop souvent négligée à cet égard : « le partage des profits est bien plus important que le taux de profit », car soulignait-t-elle, « le partage des profits existe dans la réalité et affecte la vie des gens ».

Alors que les entreprises du CAC 40 ont dégagé 88,5 milliards de profits en 2018 et que la croissance reste solide, il est temps que la « redistribution » soit hissée au rang de priorité nationale pour toutes nos entreprises. Plus de cinquante ans après l’Ordonnance du 17 août 1967 sous l’impulsion du général de Gaulle, la loi dite « PACTE » élargit encore l’accès à la participation et l’intéressement, en facilitant leur diffusion dans les entreprises de moins de 250 salariés.

Mais, c’est plus globalement vers un véritable « pacte salarial » que nous devons nous engager pour créer la confiance. Avec les employeurs et les partenaires sociaux, réfléchissons aux conditions dans lesquelles l’épargne salariale, mais surtout les rémunérations et les primes doivent évoluer à l’avenir pour mieux répondre à l’objectif de compétitivité sans dégrader le pouvoir d’achat.

Pour refonder notre contrat économique et social, soyons également capables de renoncer aux divisions factices et d’en finir avec les anciennes querelles idéologiques nous amenant tout droit dans le mur. Ainsi, la segmentation traditionnelle entre politique de « l’offre » (l’appareil productif) et de la « demande » (investissement et consommation) toujours incarnée par les figures emblématiques d’Adam Smith pour la première et de John Maynard Keynes pour la seconde, conduit à une impasse pratique. En 2019, notre pays a besoin tout à la fois de réduire nettement la charge fiscale et sociale sur les entreprises pour qu’elles retrouvent une trajectoire de compétitivité plus favorable et, dans le même temps, de réussir à ne déprimer ni la pente de la consommation intérieure ni celle des investissements publics, tant ces derniers conditionnent la modernisation de nos infrastructures et le succès de la transition énergétique.

Enfin, pour ériger le capitalisme rénové que nous voulons -un capitalisme sachant déjouer les pièges de la colère en relevant les défis auxquels il doit faire face plutôt que d’adopter une posture doctrinaire et hors-sol – n’opposons plus économie et société, ni économie et écologie. Reconnaissons que le marché doit être subordonné à la société et à l’impératif environnemental et non l’inverse. Et que les choix politiques doivent l’emporter sur l’improbable « nécessité économique ». Souhaitons que ce soit bien le sens du « conseil de défense écologique » promu par le président de la République le 25 avril dernier, ce qui sera le cas si son installation aboutit à mettre « l’urgence climatique » au centre des décisions politiques.

Ce capitalisme rénové et responsable que notre pays doit s’atteler à construire est finalement un capitalisme de l’espoir. L’espoir que chacun à sa place – Etat, corps intermédiaires, entreprises et salariés- puisse interagir en vue non seulement de l’avantage de chacun, mais surtout en vue de celui de tous. Un capitalisme qui ne tourne pas le dos à ses responsabilités dans le règlement des problèmes de la planète : un capitalisme désinhibé, combatif et collaboratif. Pour ne pas laisser les colères nous submerger.