Libra, la cryptomonnaie de Facebook, fait beaucoup parler d’elle. Certains estiment qu’elle marquera le déclin de la monnaie fiduciaire. Pour d’autres, elle attirera plus d’individus dans l’univers dans cryptomonnaies, les amenant ainsi à investir dans la cryptomonnaie par excellence, le Bitcoin. D’autres s’inquiètent également de l’effet de cette monnaie sur les politiques monétaires de la banque centrale, et le déclenchement potentiel d’une nouvelle crise financière.

Certains prétendent que Libra pourrait venir remplacer les monnaies souveraines, mais elle reste pourtant une monnaie alternative. Les monnaies souveraines permettent aux gouvernements de toucher les impôts, et les autorités sont donc bien loin d’accepter Libra comme alternative. Les monnaies souveraines seront donc toujours essentielles à l’économie. Les gouvernements ne vont pas disparaître, ni les impôts d’ailleurs.

Mais Libra pourrait-elle remplacer les monnaies souveraines pour les transactions du quotidien ? Facebook répond :

Avec le temps, nous espérons pouvoir offrir de nouveaux services pour les individus et les entreprises, comme la possibilité de payer ses factures en un clic, d’acheter un café avec un simple code-barre, ou d’utiliser les transports publics sans avoir à transporter de liquide ou de carte de transports.

En réalité, nous pouvons déjà payer nos factures grâce à notre smartphone, acheter un café avec QR code, et utiliser le métro avec une carte sans contact. Je peux effectuer des transactions avec ma carte sans contact ou mon smartphone partout en Europe, et même au-delà. Toutes ces possibilités font déjà partie de notre quotidien.

Plus important encore, ces petits paiements ne revêtent pas une grande importance. On les appelle les « dépenses discrétionnaires », soit ce que les individus font de l’argent qu’il leur reste après avoir payé leurs impôts, leur loyer et les frais essentiels. À moins que les propriétaires, les fournisseurs d’électricité et les supermarchés n’acceptent Libra comme moyen de paiement, la cryptomonnaie n’est pas prête de remplacer les monnaies souveraines.

En réalité, utiliser Libra pour remplacer les monnaies souveraines n’est pas dans l’intérêt de Facebook, qui a d’ailleurs besoin de ces dernières pour entretenir la valeur de Libra. Si l’on assistait à une ruée sur une ou plusieurs de ces devises, Libra deviendrait instable. La dernière chose que Facebook veut, c’est bien de voir les agents économiques abandonner les monnaies souveraines et se tourner vers Libra. Détruire le dollar et l’euro n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour.

L’idée est peut-être de permettre aux utilisateurs de Facebook (et donc de WhatsApp et Instagram) de détenir de petits montants en Libra afin d’effectuer des transactions du quotidien, comme acheter un café ou aller au cinéma. Mais l’acquisition de Libra les expose alors au risque de change : si la valeur des devises évolue, alors la valeur de Libra dans leur propre devise évolue également. Ne serait-il donc pas plus sûr de garder ses actifs sur un compte bancaire, avec une carte sans contact et un service de paiement mobile ?

Il existe bien entendu des individus qui n’ont pas accès au système bancaire. La documentation marketing de Facebook les définit comme les personnes « non bancarisées » :

Pour de nombreuses personnes à travers le monde, les services financiers les plus basiques ne sont pas acquis : presque la moitié des adultes n’ont pas de compte en banque actif, et ces chiffres sont encore plus élevés dans les pays en développement et pour les femmes. 

Dans les pays développés, plusieurs raisons empêchent certains individus d’avoir accès au système bancaire : mauvais antécédents en matière de crédit, pas d’adresse permanente, pas de papiers d’identité (ex. : immigrés clandestins), casier judiciaire conséquent. Ils ne répondent donc pas aux critères KYC (Know your customer) et AML (anti money laundering) des banques, qui visent à identifier le client pour éviter à tout prix la fraude et le blanchiment d’argent. Certaines de ces personnes utilisent alors des cartes prépayées rechargeables, cette alternative étant plus sûre et moins encombrante que l’argent liquide.

En théorie, Libra pourrait se présenter comme une alternative aux cartes prépayées rechargeables. Mais selon Facebook, la cryptomonnaie devrait appliquer les critères KYC et AML, à la manière d’une banque. Libra ne sera donc pas en mesure d’aider les personnes « non bancarisées » dans les pays développés.

Dans les pays en développement en revanche, où les banques sont moins nombreuses, les smartphones de plus en plus populaires pourraient offrir à Libra la possibilité de s’imposer comme alternative sécurisée à l’argent liquide. La cryptomonnaie devrait en revanche s’adapter à la population locale, qui dispose d’un pouvoir d’achat peu conséquent et qui effectue peu de transactions à l’international. En pratique, il faudrait même que Libra remplace la monnaie souveraine locale pour les transactions du quotidien. Le groupe de Mark Zuckerberg a-t-il envisagé que les gouvernements des pays en développement pourraient s’élever contre les monnaies privées conçues par des entrepreneurs blancs et fortunés de la Silicon Valley ?

En revanche, Libra pourrait faciliter les échanges de devises des marchés émergents contre des dollars. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle, mais les échanges devront pour cela être efficaces, honnêtes (une caractéristique rare pour les cryptomonnaies) et ouverts à tous, de manière à éviter de piéger ses économies sur la plateforme Libra.

Un autre écueil de Libra est qu’elle fait partie de ce que l’on appelle une « boucle fermée ». On ne peut dépenser cette monnaie que pour des biens et services proposés sur Facebook et ses applications partenaires. Pour faire des achats sur une autre plateforme, il faut convertir ses Libra dans une autre devise. Si Amazon avait créé sa propre monnaie, la situation serait différente, mais Facebook n’est pas (encore) une plateforme d’achats comparable à Amazon, déjà parce qu’elle n’est pas aussi omniprésente que le géant du commerce en ligne. En tant que plateforme d’achats, Facebook a du retard par rapport à Amazon ou même Alibaba, ce qui diminue les chances de réussite de Libra.

D’un point de vue financier, Libra semble inoffensive. Même si l’ensemble des 2 milliards d’utilisateurs de Facebook utilisaient Libra pour certaines de leurs transactions, la cryptomonnaie ne représenterait pas une menace sérieuse pour le système financier, et devrait encore moins remplacer les monnaies souveraines. En réalité, Libra n’est qu’un pion dans la quête de Facebook pour devenir la référence de l’identité numérique. Depuis toujours, le modèle économique de Facebook est le suivant : récupérer et monétiser des données privées. C’est bien cette question qui devrait être sur toutes les lèvres. Facebook est la dernière entreprise au monde qui devrait avoir un rapport avec l’identité numérique et l’établissement des normes, et c’est pour cette raison que Libra pourrait s’avérer dangereuse.