Le Nouveau Paradigme des Investisseurs Post-Covid

La période de crise sanitaire que nous traversons représente un défi de taille à surmonter pour les entrepreneurs et les investisseurs. Nous avons interrogé Jérôme Chasques pour saisir les enjeux et les mutations à l’oeuvre afin de comprendre ce que pourra être le nouveau paradigme des investisseurs dans un monde post-Covid. Entrepreneur et investisseur, Jérôme Chasques a rejoint BlackFin Capital Partners en 2013 comme Operating Partner et a dirigé une structure du portfolio, Comparadise, regroupant plusieurs comparateurs d’assurance et de crédit. Il a rejoint plus récemment le fonds de capital développement Latour Capital en tant que Senior Advisor.

Quelles sont les principales mutations que vous avez pu observer ces dernières semaines ?


La responsabilité première des investisseurs est d’aider les sociétés de leur portfolio à appréhender au mieux la situation, afin de permettre à chacune d’entre elles de réagir au plus près de leur réalité. Il convient d’adapter les budgets suivant différents scénarii de reprise d’activité.
A un niveau plus macro, la transformation digitale amorcée depuis 20 ans s’accélère grâce à la data, l’Intelligence Artificielle, le télétravail, mais cela ne se fera pas sans débats (sur la 5G ou la robotisation par exemple). Toutes ces mutations doivent reposer sur un environnement sûr. L’enjeu sécuritaire est majeur pour prévenir ou répondre à un autre type de pandémie, une pandémie numérique qui mettrait le monde et les échanges à un arrêt encore plus brutal qu’aujourd’hui. La transition énergétique devient une priorité pour ceux qui la voyaient comme une contrainte, mais elle est chahutée par la baisse vertigineuse des prix du pétrole. La croissance exponentielle du traitement, des échanges et du stockage des données appelle de nouvelles voies pour échapper à une inflation énergétique non tenable.
De manière plus globale, on peut noter une très forte créativité de beaucoup de personnes confinées, qui finalement en profitent pour se réinventer. L’incertitude crée de l’anxiété, il faut donc se réjouir des rares bonnes nouvelles.

Quels sont les principaux impacts géostratégiques selon-vous ?

On pourrait dire que cette crise marque la fin des illusions sur la Chine et son soft power. C’est un « wake-up call » pour l’Europe qui a fait preuve de beaucoup d’angélisme et a transféré toute une part de son indépendance stratégique en Asie, on le voit sur la fabrication des principes actifs des médicaments. C’est aussi l’affirmation de l’Allemagne, à contrario de l’impréparation des pays du Sud dont la France fait partie. Leurs laboratoires se sont positionnés sur l’étude du SRAS dès 2004 et les décideurs ont mieux anticipé les risques. D’autres pays sortent leur épingle du jeu : les démocraties d’Asie (Corée du Sud et Taiwan), le Vietnam, plus près de nous le Portugal et Israël, pour des raisons différentes, chacune intéressante à analyser. C’est aussi une étape de plus, non pas vers la fin de l’Amérique dont la résilience post-crise n’est plus à démontrer, mais vers la fin d’une toute puissance et surtout du rêve américain. Nous sommes passés, selon Dominique Moïsi, dans un monde « apolaire ». Ce qui me frappe c’est qu’il n’y plus d’eldorado, de refuge ou de territoire qui fasse rêver. C’est peut-être une chance ici de redécouvrir des terres moins lointaines, mais le fait notable est qu’il n’y a plus de puissance ‘abritante’.

Quels sont les changements majeurs à anticiper pour les investisseurs et les entrepreneurs ?

Certaines valeurs d’entreprises non cotées vont être fortement réajustées, impactant le portfolio des fonds les plus exposés. Cela va ouvrir la voie à un grand nombre de rapprochements d’entreprises et d’acquisitions d’opportunité. Les entrepreneurs et dirigeants d’entreprise se doivent d’anticiper cette tendance et réagir.
Une majorité des licornes européennes, digitales mais non technos, va boire la tasse tant leur business model apparait friable. Les grands groupes vont probablement se séparer de beaucoup de leurs participations innovantes mais non rentables. A contrario, certains vont tout de même investir en R&D et appuyer sur la recherche de solutions technologies robustes.
En somme, le monde du venture va désormais concentrer son attention sur des modèles plus résilients : la croissance à tout prix et la récurrence des revenus ont été jusqu’ici le Graal de l’investissement ; à court et moyen terme la résilience de l’activité devrait probablement être plus regardée que la croissance organique.

Selon-vous, va-t-on assister à un retour du temps long ? Comment cela pourrait-il se matérialiser ?

Que nous apprend cette crise in fine : la valeur du temps long. Celle de la recherche d’abord. Ce qui est vrai en recherche médicale (regardez le temps long de la biotech) devrait l’être pour d’autres disciplines. Cela va pourtant à l’encontre de l’effet temps qui permet de maximiser le TRI des investissements. Attention donc aux désalignements entre management et investisseurs. Il y a aujourd’hui la place pour construire des groupes couvrant une chaine de valeur complète, dans des domaines comme la transition énergétique, mais aussi dans la gestion des risques, ou bien encore dans la santé. Il est temps de réfléchir à des consolidations qui permettent une plus grande force de frappe, par l’agrégation d’assets matures, de technologies de pointe, de savoir-faire, afin d’apporter de la performance non pas par des économies de coûts mais par une addition de valeurs complémentaires. Trouvons à rapprocher les start-up innovantes des PMEs performantes. C’est par là que l’indépendance française et européenne peut passer.