Sur le devant de la scène ces dernières semaines, le Bitcoin, doyenne des cryptomonnaies, a connu des soubresauts estivaux ayant conduit à sa scission en deux entités distinctes : le Bitcoin «  canal historique » et le Bitcoin Cash. Tristan Colombet, CEO de DomRaider, société leader sur le marché de la vente de noms de domaines expirés en France, apporte son éclairage, pour Forbes France, sur cette lutte « fraticide » au sein de la communauté Bitcoin.

Pouvez-vous revenir, dans les grandes lignes, sur les épisodes qui ont engendré cette « scission » et cette lutte de pouvoir et d’influence au sein de la communauté Bitcoin ? 


Orpheline de son créateur, la communauté Bitcoin a vécu ce qui s’apparente à une crise de gouvernance. Sur fond de désaccords sur la façon de gérer la montée en puissance vertigineuse du Bitcoin d’un point de vue technique, les dissensions internes se sont amplifiées alors que le cours de la cryptomonnaie vivait une nouvelle flambée. Le Bitcoin s’est en effet apprécié de plus de 215 % en moins de 3 mois, passant de 950 $ en mars à presque 3 000 $ en juin. De ces divergences est apparu un « fork », c’est-à-dire une duplication à un instant précis de l’ensemble des portefeuilles Bitcoin en une entité distincte. Ainsi est né le Bitcoin Cash, le 1er aout 2017. Celui-ci se développe maintenant de façon indépendante du Bitcoin original.

Selon vous, le « Bitcoin Cash », issu de cette séparation, a-t-il vocation à perdurer et peut-il finalement éclipser le Bitcoin dit traditionnel ? À l’inverse une « coexistence pacifique » est-elle envisageable et viable ? 

La séparation étant actée, chacune des deux cryptomonnaies vit maintenant sa propre existence, complètement dissociée. Il n’y a plus aucun lien entre elles, si ce n’est leur nom. Le Bitcoin Cash n’est du coup pas différent des centaines d’autres « Altcoins », le nom donné à toutes les crypto-monnaies alternatives. Cela signifie que le Bitcoin Cash perdurera aussi longtemps que des mineurs continueront de l’exploiter et que des transactions s’y dérouleront. Si on se penche sur les résultats de ces deux dernières semaines, on constate que le Bitcoin Cash a trouvé un premier équilibre. Il enregistre en moyenne 8 000 transactions/jour, que l’on peut mettre en perspective avec les 260 000 transactions quotidiennes du Bitcoin original. Le Bitcoin original est donc sorti gagnant de l’opération et rien ne laisse à penser aujourd’hui que le Bitcoin Cash soit en mesure de l’éclipser. Cela étant, la coexistence pacifique durable des deux monnaies ne pose aucune difficulté.

Quelles sont les différences de fond entre ces deux monnaies ? Dans leur approche ? Est-il réducteur de dire que le Bitcoin Cash vise davantage « à la démocratisation » de l’usage, pour les transactions du quotidien ? 

Il n’y a en réalité aucune différence de fond entre ces deux cryptomonnaies. Si certains promoteurs du Bitcoin Cash ont cherché à y adosser des enjeux autres dans leur discours, ce n’était qu’une tentative de communication. La réalité est que les différences sont purement techniques. La communauté Bitcoin historique a choisi d’adopter des améliorations progressives (sous les noms de « Segwit » et « BIP »). L’objectif est de déplacer une partie des transactions hors de la blockchain, sur une voie parallèle permettant d’y faire passer bien plus de transactions. Il est également envisagé de doubler la taille des blocs d’ici novembre (actuellement à 1 Mb). La vision du groupe ayant créé le Bitcoin Cash est que les évolutions proposées jusque-là sont incertaines, trop lentes, et que la solution de la voie parallèle n’est pas la bonne. Eux ont préféré augmenter directement et immédiatement la taille des blocs à 8 Mb.

Les sécessionnistes font appel à un procédé baptisé « hard fork » qui nécessite une intervention humaine. De quoi s’agit-il concrètement ? 

Un « hard fork » est une opération technique consistant à faire diverger de manière permanente une blockchain en 2 entités distinctes et indépendantes.De manière plus imagée, imaginez que les Bitcoins originaux soient des billes vertes. Il en existe un nombre fini que tous les détenteurs se partageaient et s’échangeaient. Les sécessionnistes ont décidé de créer les billes rouges et d’en fabriquer dès le départ exactement le même nombre que celui de billes vertes. Ils ont alors distribué ces nouvelles billes rouges à tous ceux qui avaient déjà des billes vertes, avec un ratio de 1 pour 1. Ainsi, quelqu’un qui avait 5 billes vertes s’est vu offrir gratuitement 5 billes rouges en plus le 1er aout. Aussitôt les billes rouges mises en circulation, leurs détenteurs ont pu librement acheter et vendre indépendamment leurs billes rouges et vertes sur les marchés. Chacune des deux couleurs a maintenant son propre portefeuille, son propre cours et ses propres évolutions techniques.

Quel est l’impact sur le cours du Bitcoin traditionnel, doyenne des cryptomonnaies près de trois semaines après le lancement de sa « devise rivale » ? Voit-on poindre un frémissement du bitcoin Cash et, à l’inverse, un affaiblissement du Bitcoin « canal historique » ?

La perspective du « fork » inquiétait les détenteurs de Bitcoin, car il présentait des risques potentiels de dilution ou de déstabilisation du réseau. Finalement, la séparation a eu lieu sans heurts et le Bitcoin original a largement conservé la plus grosse part des ressources de minage. Les craintes d’un affaiblissement s’estompant, cela a dopé le cours du Bitcoin original qui a bondi de 2800 $ le 01/08 à 4400 $ le 15 aout (+ 57 %). Après des premiers jours très volatiles, le Bitcoin Cash s’est temporairement stabilisé dans les environs de 300 $. Cela reste impressionnant, car même s’il est loin d’égaler son géniteur, sa capitalisation propre est d’environ 5 Milliards de $ (68 Milliards pour le Bitcoin original) au cours du 16 août. Apparu de presque nulle part, il est arrivé directement en 4e position du classement mondial des cryptomonnaies. Il convient toutefois de rester très prudent, l’univers blockchain étant coutumier des retournements de situation soudains et inattendus.