2018 aura été une année record pour le crowdlending, avec une hausse de 40 % des montants financés. Malgré une fin d’année marquée par des événements qui auront fait couler beaucoup d’encre, le secteur du financement participatif français continue de croître à bon rythme.

Une année 2018 qui marque un tournant


En 2014, Arnaud Montebourg, alors ministre de l’ Économie, du Redressement productif et du Numérique, avait exposé sa stratégie pour faire émerger la finance participative en France afin que le pays en devienne un leader mondial. L’année 2018 a été le reflet du succès de cette stratégie française avec une hausse de 20 % des fonds collectés en 2018 par rapport à l’année précédente. On note même une croissance de plus de 40 % du crowdlending, activité de prêt aux entreprises en ligne et affacturage.

Mais cette année 2018 a également été, sous d’autres aspects, un tournant dans le monde du crowdlending et du crowdequity. En effet, plusieurs événements ont émaillé la fin d’année, à commencer par le dépôt de bilan d’Unilend, acteur historique du paysage du crowdlending « à la française ». Certains y ont vu la fin d’un modèle économique, quand les autres y ont vu simplement une structuration de marché dans une industrie qui gagne en maturité. Dans la foulée, SmartAngels, acteur tout aussi historique de la finance participative, spécialisé sur le marché de la prise de participation en direct au capital de PME-ETI, cesse son activité crowdequity et se recentre sur la gestion de titres non côtés, ou private equity, activité financière plus « traditionnelle ».

Autre événement de fin d’année, qui pourrait être considéré comme anecdotique, le changement de marque de Lendix, qui s’appelle désormais October pour inscrire la plateforme dans le paysage européen, tout en gardant la liberté de se diversifier (loin du crowdlending ?).

 

Le crowdlending face au défi de la gestion des risques

La cessation d’activité d’Unilend a permis de mettre au cœur des enjeux la capacité des plateformes à assurer un volume de transactions suffisant pour garantir la rentabilité de l’activité tout en préservant un niveau de risque qui serait acceptable et accepté par la foule de prêteurs. En effet, les prêteurs sont des particuliers, qui ne sont par définition pas tous à l’aise avec les concepts de la gestion de portefeuille et la maîtrise d’un couple rendement/risque acceptable. Aussi, la communication de chiffres de plus en plus transparente est nécessaire pour que le secteur conserve le niveau de confiance de la population de prêteurs. Aujourd’hui le secteur présente des taux de défaut, c’est-à-dire la proportion d’entreprises financées en incapacité de rembourser les crédits octroyés, de 4 % à 8 % et pouvant dépasser parfois plus de 10 % sur certaines plateformes.

 

Bien que sur une population de PME ces taux peuvent paraître acceptables, ils doivent être compris et assimilés par une population non experte. Charge donc aux plateformes de faire preuve de toujours plus de pédagogie afin de favoriser la diversification des portefeuilles des particuliers qui restent seuls décisionnaires dans ce type de placements.

Cela est d’autant plus important aujourd’hui que les voyants sont d’ores et déjà au rouge sur les niveaux de défaillances d’entreprises, prévus à la hausse en 2019. Depuis 2014, le chiffre des défaillances d’entreprises s’était stabilisé à moins de 60 000 par an pour tomber à 52 000 en 2018. Un environnement favorable bien qu’un accroissement des taux de défauts ait été observé dans le paysage du financement d’entreprises par la foule en France.

 

Des perspectives économiques et fiscales contrastées

Outre les perspectives économiques à même d’influencer la croissance du secteur, le cas SmartAngels nous enseigne également (si cela était nécessaire) qu’il est très compliqué de baser une politique de demande sur les avantages fiscaux tant ces derniers sont volatils. Aussi, la réforme de l’ISF a freiné le développement du crowdequity, et les arguments autour des avantages fiscaux ne sauraient continuer à être audibles pour favoriser les levées de fonds adossés à ce type d’avantage fiscal. Les différentes « carottes » fiscales sont également en compétition avec les subventions des comptes sur livret ou l’enveloppe fiscale de l’assurance vie, véhicules peu adaptés pour attirer l’épargne des Français vers des financements aussi spécifiques que l’apport en capital dans les entreprises, en particulier alors que ces entreprises sont encore jeunes ou en phase de lancement.

Le ralentissement du crowdequity est donc non seulement dû à un effet momentum où les particuliers ont investi en fonds propres dans les entreprises puis attendent des voies de sortie de leurs investissements sur un horizon de moyen terme (5 à 7 ans en général dans l’univers du capital-investissement) et à une incertitude fiscale qui freine ce type d’activité. Tout tend à montrer qu’une fusion des activités de prêt et d’equity serait bénéfique à la diversification des portefeuilles (et ce sur une même plateforme) et à l’assurance d’un maintien des flux de transactions suffisants sur les plateformes.

 

Un marché porté par l’immobilier

Il est important de noter que le marché du crowdlending est principalement porté par l’essor du crowdfunding immobilier. Avec une croissance de plus de 80 % des montants financés en 2018, il s’agit là clairement d’un marché à fort potentiel. Même si ce marché, on le sait, est très compliqué en raison des enjeux politiques et financiers qu’il porte, il est également vu comme un placement qui rassure les particuliers français qui plébiscitent ces investissements dans l’immobilier avec une grande fidélité année après année.

Et la loi PACTE devrait accentuer ce phénomène. Avec un rehaussement du plafond de financement des projets immobiliers, cela devrait conforter le crowdfunding immobilier comme un moteur du secteur et confirmer en 2019 l’importance pour l’ensemble des plateformes à proposer de plus en plus de diversités de projets, que celle-ci soit géographique ou sectorielle.

 

Perspectives et enjeux 2019

Bien que le crowdlending français soit en croissance, la structuration du marché est aujourd’hui inachevée. Une internationalisation des plateformes va permettre d’une part d’accentuer le phénomène de consolidation du marché (avec celles qui réussiront ce délicat virage et les autres) et d’autre part favoriser une diversification nécessaire des activités avec une expertise française des plateformes de crowdfunding qui auront bénéficié d’un écosystème et d’une réglementation favorable à leur rayonnement a minima européen.

Les initiatives de participation des grandes entreprises à ce « nouveau » type de financement pourraient aussi se multiplier compte-tenu du besoin de baisse du risque porté par les prêteurs (et les plateformes). A l’image de ce qu’a réussi October en fin d’année dernière avec son opération « Grandir Ensemble » qui aura proposé une formidable alternative aux prêteurs de recentrer leurs investissements sur des actifs de grande qualité. Un fly to quality à la française ! Ceci permettra de répondre au besoin de baisse du risque de crédit porté par les particuliers en finançant non seulement l’écosystème des PME-ETI françaises, mais aussi des grands groupes.

Article rédigé par Pierre-Michel Becquet, BSI Economics