L’économie de l’immatériel, qui s’est toujours heurtée à la difficulté de mesurer les actifs immatériels, est restée théorique. Pourtant, les évolutions liées aux usages, à l’intelligence artificielle et à la blockchain révèlent aujourd’hui de nouveaux instruments de mesure pour valoriser l’immatériel et la propriété industrielle. 

L’économie de l’immatériel n’est pas opérationnelle. C’est ce que déplorait déjà le fameux rapport Lévy-Jouyet de 2006 : « En dépit de son caractère central pour la création de valeur et la croissance, la dimension immatérielle de l’économie se heurte à un problème de mesure » (1).


En conséquence, depuis la sortie de ce rapport, d’autres économies plus concrètes ont fait leur apparition. L’économie de l’usage en 2013 (2), l’économie du partage et des communs en 2014 (3), l’économie de plateforme et l’ubérisation en 2015 (4), l’économie blockchainisée en 2017 (5) et enfin l’économie tokenisée en 2018 (6).

Ce faisant, le déroulé de ces économies partielles est un tapis rouge qui rend soudain opérationnelle l’économie plus globale de l’immatériel. L’économie de l’usage fabrique en effet des actifs immatériels. L’automobile, actif matériel, est remplacée par la mobilité, actif immatériel. Le produit, matériel, est remplacé par l’expérience client, immatérielle.

L’intelligence artificielle mesure ces actifs immatériels. L’expérience client laisse des traces : un clic, un like, un scroll, un commentaire, des étoiles fournissent des données que l’intelligence artificielle exploite pour augmenter la valeur immatérielle.

Parallèlement, comme dans toutes les révolutions industrielles, on observe une longue période d’utopie. La propriété est censée disparaître au profit de l’usage. On vend son vélo pour prendre un Vélib’. On vend sa voiture pour circuler en Blablacar ou en Uber. Même le capitalisme est censé disparaître au profit des communs collaboratifs, dont Wikipedia et l’open source sont les emblèmes (7). C’est l’économie des communs.

Mais l’ubérisation montre vite que les plateformes sont les grands profiteurs de ces communs, créés gratuitement par les utilisateurs. L’économie des communs tourne ainsi à l’hyper-capitalisme.

Par réaction, l’économie blockchainisée veut décentraliser l’économie. Une blockchain est un logiciel sécurisé et gratuit qui met par exemple en relation un chauffeur et un passager, sans opérateur de plateforme. Il s’agit de rendre le service d’Uber sans Uber. Mais ce n’est pas non plus revenir à l’économie des communs. La crypto-monnaie de ce service enrichit non pas l’opérateur de la plateforme, qui a disparu, mais l’émetteur de cette monnaie pour développer son service.

Pour résumer l’enchaînement de ces étapes, l’économie de l’usage fabrique des actifs immatériels, qui sont mesurés par l’intelligence artificielle et valorisés par les crypto-monnaies. L’essentiel de la valeur immatérielle se retrouve finalement dans ces crypto-monnaies. C’est une formidable bond en avant pour l’économie de l’immatériel, qui tient là pour la première fois les véritables instruments de mesure de sa création de valeur.

Il reste cependant encore une étape à franchir. Les ICOs, ou émissions de crypto-monnaies, entrent dans une phase de maturité. Au premier semestre 2018, les ICOs ont levé autant (8) que les introductions en bourse (IPO) du Nasdaq (9). Avec une grande différence : 

– les ICOs sont faites par des entreprises beaucoup plus jeunes, donc la valeur se concentre en premier lieu sur l’invention et l’innovation aux dépens de l’exploitation, du business model ou de la part de marché

– comme 46% des ICOs de 2017 sont des échecs (12) voire des arnaques (13), les investisseurs exigent maintenant des gages de sérieux. On avait déjà vu les Twitter, Facebook et Alibaba racheter des portefeuilles en urgence pour réussir leurs IPO (11). On retrouve la même logique pour les ICOs. C’est pourquoi les professionnels conseillent maintenant aux émetteurs de garantir la pérennité de leur modèle avec des brevets (10). 

– les entreprises sont plus jeunes, donc plus petites et surtout beaucoup plus nombreuses (14), ce qui multiplie la demande pour les brevets

– ces entreprises étant des hyper-plateformes, leur valeur dépend de leur réseau. Tout concurrent plus puissant qui copierait leur innovation pour attirer leurs utilisateurs représente un risque mortel. Les brevets sont la défense idéale pour dissuader cette concurrence (15).

– les brevets deviennent eux-mêmes tokenisables (16), ce qui facilitera la circulation de leurs droits

Le rapport Lévy-Jouyet l’avait prédit :  «la véritable richesse n’est pas concrète, elle est abstraite. Elle n’est pas matérielle, elle est immatérielle. C’est désormais la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées qui est devenue l’avantage compétitif essentiel »(17). Il ajoutait que la propriété industrielle en occuperait  «la place centrale» (18). L’entrée dans une phase de maturité des crypto-monnaies est-elle la dernière étape avant l’avènement de cette prophétie ?

Par Vincent Lorphelin et Pierre Ollivier

 

Références bibliographiques

(1)   http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/064000880.pdf p.13

(2)   http://pfgouiffes.net/upload/Rapport-CESE-CI-20140525.pdfhttps://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01516611/document

(3)   https://en.wikipedia.org/wiki/Sharing_economy#Developments_since_2014

(4)   https://en.wikipedia.org/wiki/Platform_economy

(5)   Economie blockchainisée = transfert de propriété (argent, actifs, identité, contrat) vs. Internet = transfert d’information (texte, image, video, applis) http://vortexconsultancy.com/wp-content/uploads/2017/07/170620-Blockchain-Compliance-Risk-Deloitte.pdf

(6)   https://usbeketrica.com/article/la-token-economy-pour-les-nuls

(7)https://books.google.fr/books/about/La_nouvelle_soci%C3%A9t%C3%A9_du_co%C3%BBt_marginal.html?id=XPSVBAAAQBAJ&printsec=frontcover&source=kp_read_button&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false

(8)   https://cryptovalley.swiss/wp-content/uploads/20180628_PwC-S-CVA-ICO-Report_EN.pdf

(9)  https://www.nasdaq.com/article/nasdaq-extends-ipo-leadership-and-welcomes-151-new-listings-in-first-half-of-2018-cm986387

(10) https://cointelegraph.com/news/how-to-develop-white-paper-for-ico-dos-and-donts

(11) https://www.iam-media.com/litigation/ibm-has-sold-over-15000-patents-1991-google-its-biggest-customer

(12) https://news.bitcoin.com/46-last-years-icos-failed-already/

(13) https://research.bloomberg.com/pub/res/d28giW28tf6G7T_Wr77aU0gDgFQ

(14) Environ 10 IPOs par mois aux US sur la période 2016-2017, contre 100 ICOs par mois au printemps 2018.

(15) Pierre-Jean Benghozi, Cahiers de l’ARCEP, novembre 2014

(16) https://loci.io/wp-content/uploads/2018/02/loci-full-whitepaper.pdf

(17) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/064000880.pdf p. I

(18) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/064000880.pdf p.22