Absente ou inactive. Ce n’est certainement pas de tels qualificatifs qui résumeront fidèlement l’action de l’Europe pendant l’épidémie de coronavirus. Les institutions européennes ont, au contraire, démultiplié les initiatives ces dernières semaines sur le double front sanitaire et économique. A croire que seule une grande crise peut réveiller l’ardeur communautaire. Sauf que trop de décisions butent encore sur l’absence de consensus entre les vingt-sept Etats membres, révélant de lourdes fractures qui ralentissent la marche en avant d’un continent dont on attend beaucoup (trop, peut-être) du fait du manque de leadership américain.

On aurait tort de taper sur l’Europe avec un marteau au moment précis où celle-ci agit avec un volontarisme sans précédent pour éteindre l’incendie qui menace d’embraser tout le continent. 
Non seulement les pays de l’Union européenne (UE) sont en train de payer le plus lourd tribut au covid-19 avec déjà près de 150 000 décès, mais ils s’apprêtent aussi à subir une récession bien plus sévère encore que celle qu’ils avaient dû subir dix ans plus tôt avec la crise financière de 2008-2009.


Et l’Europe est en première ligne pour y faire face !

Sur le plan sanitaire, c’est bien elle qui s’affiche aux côtés de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour lancer une vaste opération de collecte de fonds. Objectif de la plate-forme : lever 7,5 milliards d’euros pour garantir un accès universel et produire à grande échelle les outils de diagnostic ainsi que les traitements et vaccins dans le cadre de l’alliance ACT (Access to Covid-19 Tools).
Exit l’Amérique de Donald Trump qui ne saisit pas le tournant historique que nous vivons et se réfugie dans une politique isolationniste alors que sonne l’heure du rassemblement planétaire !

Présente sur le terrain médical, l’Europe est aussi omniprésente sur le terrain économique, consciente qu’avec un risque de chute de son produit intérieur brut (PIB) de -7,4% en 2020, ce sont les grands moyens qu’il faut employer. Ce sont déjà 540 milliards d’euros de mesures immédiates auquel les Vingt-Sept ont déjà donné le feu vert, avec le souhait qu’ils soient disponibles dès le 1er juin prochain.

Et les choses avancent. Y compris lorsqu’il s’agit de rendre opérationnel le Mécanisme européen de stabilité (MES) sur lequel les ministres des Finances de la zone euro se sont mis d’accord il y a moins de deux semaines. Les lignes de crédit ouvertes dans le cadre du MES seront débloquées à hauteur de 2% du PIB de tout pays qui en fera la demande et sans même de conditions restrictives associées. De quoi espérer mobiliser jusqu’à 240 milliards d’euros au profit des Etats parmi les plus endettés, qui pourront accéder à des financements défiant toute concurrence – le MES empruntant lui-même à des taux négatifs sur les marchés.

Une première victoire pour tous ceux qui pensent que l’une des vocations de l’Europe c’est précisément de venir en aide aux pays les plus fragilisés lorsque les circonstances y conduisent. La Grèce, l’Espagne ou l’Italie apprécieront le geste si elles apprennent à ne pas voir dans ce dispositif une menace sur leur souveraineté nationale…

Pour voler au secours des Etats, l’Europe a su aussi se souvenir qu’elle devrait ne pas se contenter des armes budgétaires conventionnelles. A l’instar des interventions de son homologue américain, la Banque Centrale Européenne (BCE) a déployé une activité inédite au cours des dernières semaines. 
Face au coup d’arrêt brutal de l’économie, elle a agi avec force et rapidité, en dégageant une enveloppe de plus de 1 000 milliards d’euros de rachats d’actifs sur l’année, dont 750 milliards au seul titre de son programme d’urgence spécifique lié à la pandémie (Pepp). Avec pour effet immédiat de rassurer les marchés et de couper l’herbe sous le pied des spéculateurs au moment où les Etats de la zone euro s’apprêtent à émettre pour au moins 1 120 milliards d’euros d’obligations en 2020 pour financer leurs déficits publics et leurs plans de relance.

L’Europe a impressionné. Elle a gagné le premier round. Mais on ne saurait lui accorder la victoire si elle ne montre pas dans les prochaines semaines une capacité plus grande encore à se rassembler autour de l’essentiel. 
Car l’effondrement économique et social guette l’Europe. Les taux de chômage flatteurs de mars dernier dans la zone euro (7,4%) vont laisser place, après ces résultats en trompe-l’œil du premier trimestre, à un écroulement des statistiques du marché du travail. C’est d’après l’Insee 10,4% de la population active des dix-neuf pays partageant la monnaie unique qui pourrait être privée d’emploi d’ici la fin de l’année. Plusieurs pays seront ravagés par le chômage : la Grèce (22,3%) et l’Espagne (20,8%) d’abord, mais aussi et dans une moindre mesure le Portugal (13,9%) et l’Italie (12,7%) tandis que l’économie française devrait se situer dans la moyenne européenne. Bien que touchée, l’Allemagne pourrait sortir encore « renforcée » de la crise, avec seulement 3,9% de chômage contre 3,5% aujourd’hui. Tout comme l’Autriche et les Pays-Bas pour lesquelles le FMI table respectivement sur 5,5% et 6,5%.

Et tout le problème est là. La géographie du chômage tout comme celle de la dette publique explique l’essentiel des clivages lorsqu’il s’agit de prendre une décision de politique économique européenne. 
L’Europe est organisée en deux pôles qui n’en finissent pas de s’affronter, ses divergences économiques pouvant aller jusqu’à menacer le marché unique et la zone euro : d’un côté une Europe du Sud, en moyenne davantage touchée par le covid-19, et qui va aussi rebondir plus lentement quand le virus aura disparu, de l’autre une Europe du Nord qui aura effacé plus vite les dégâts de la crise et dont les dirigeants restent l’œil rivé sur l’orthodoxie budgétaire.

Une partition a priori « simpliste » mais le plus souvent vérifiée lorsqu’il s’agit de se mettre d’accord sur les priorités économiques de l’Union. Quand les chefs d’Etat et de gouvernement se réunissent le 23 avril dernier pour dessiner les contours du futur plan de relance, la visioconférence débouche sur un double constat d’échec : impossibilité de s’entendre sur le montant et incapacité à trouver un compromis sur les modalités. 
A chaque fois ou presque, le scénario se répète. La Commission européenne marche sur des œufs, à la recherche d’un équilibre aléatoire entre les Etats (la France, l’Espagne, l’Italie pour l’essentiel) qui estiment indispensables de venir en aide aux pays les plus affaiblis, et ceux qui ne transigent pas avec les finances publiques et accusent le premier groupe de négligence dans ce domaine. A la clé, un dialogue de sourds entre une Europe du Nord aux oreilles budgétaires chastes et une Europe du Sud, qui privilégie la dépense mais aussi la solidarité au sein du bloc financier européen.

Parfois, c’est l’une qui l’emporte. Parfois c’est l’autre. L’accord trouvé sur le MES en début de mois a plutôt vu la défaite du Nord (Pays-Bas, Autriche, Danemark, Allemagne…) avec un accord final dépourvu de conditionnalités fortes en échange des lignes de crédit ouvertes…

La demande faite à la Commission de présenter de nouvelles propositions pour le plan de relance d’ici le 20 mai prochain démontre, au contraire, la fragilité des pays du Sud dans leur capacité à obtenir un fléchissement des pays du Nord sur la question budgétaire. A un bémol près: le « Pacte de stabilité et de croissance » a été de facto suspendu à l’issue d’un bras de fer entre le très orthodoxe Valdis Dombrovskis et le bien moins orthodoxe Paolo Gentiloni, au sein de la Commission européenne.

Mais l’Europe ne pourra éternellement fabriquer du consensus mou et terne !

L’Europe ne pourra éternellement fuir son destin ni avancer avec dans une main un compas nordique et dans l’autre une boussole dont la flèche est orientée vers le sud. Si l’Europe fait mine aujourd’hui de supporter ses fractures béantes, comme un malade qui accepterait de boiter parce qu’il craint une opération douloureuse et de possibles séquelles ensuite, c’est qu’elle croit devoir préserver ce qui lui semble être l’essentiel après le traumatisme du Brexit : ne pas éclater. Ne pas ouvrir de nouvelles brèches.

Mais les entailles au contrat européen se multiplient. Jusqu’à ce qu’il finisse – contrairement au roseau – par se rompre. La décision récente de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, invitant la BCE à cesser d’ici à trois mois ses achats de dettes souveraines si elle ne les justifiait, accrédite l’idée qu’il y a des pays qui sont au-dessus du droit européen et ceux tenus de respecter la hiérarchie des normes. Même après le recadrage de la Cour européenne de justice, rappelant qu’elle est « la seule compétente pour constater qu’un acte d’une institution de l’Union est contraire au droit de l’Union » il y a quelques jours, on mesure toute la fragilité de l’édifice européen et du principe d’égalité des Etats membres devant l’Union.

Quand l’Europe économique est fragilisée par la déchirure nord/Sud, qui retarde les décisions en matière de relance, c’est toutes nos entreprises et tous les habitants de l’Union qui sont menacés !

Quand les entreprises et les citoyens de l’Union sont menacés dans leur existence par la paralysie du processus de décision européen, c’est l’Europe même – à travers la fragilisation de ses institutions-qui est exposée, car cette impuissance met de l’eau au moulin des populistes, en Europe centrale (Pologne…) comme dans notre propre pays, à deux ans d’une échéance politique majeure.

L’Europe est plurielle de nord en sud. Mais elle doit faire bloc lorsqu’il s’agit de protéger sa population et ses entreprises.

L’Europe est également segmentée d’ouest en est. Lorsqu’il s’agit de se mettre d’accord sur les ambitions climatiques de l’UE à long terme, les discussions échouent le plus souvent du fait que les nations d’Europe centrale considèrent qu’un continent zéro carbone en 2050 entravera sérieusement leurs perspectives économiques, alors que leur PIB par habitant est en moyenne trois inférieur à celui des principaux pays d’Europe occidentale (13 650 dollars en Pologne et 19 860 dollars en République tchèque contre 46 250 dollars en Allemagne et 42 560 dollars en France).

Soit les Européens seront capables de vivre à vingt-sept avec leurs fractures, soit ces fractures continueront à grandir et à asphyxier le poumon européen. Il sera alors grand temps de trouver un nouveau chirurgien pour opérer l’Europe de ses fractures, afin de ne pas interrompre plus longtemps la marche en avant du moteur communautaire.

 

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