Les déboires de la cigale « ayant chanté tout l’été » plutôt que d’amasser mouche ou vermisseau en prévision de la rigueur de l’hiver ont été racontées avec beaucoup de malice par Jean de La Fontaine (Fables de La Fontaine, première fable du Livre premier, 1668). On sait ce qu’il advint de l’hémiptère alors qu’allant « crier famine chez la fourmi sa voisine », celle-ci lui rappelle, plutôt que de la prendre en pitié, son attitude imprudente et refuse de lui venir en aide.

Combien de fois depuis plus de quarante ans et son dernier budget voté en équilibre (sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing en 1974) a-t-on reproché aux différents gouvernements de la France leur indiscipline et leur parenté avec la cigale dans la gestion des finances publiques ?


Au moins jusqu’à ce jour de juin 2018, qui parait déjà si loin, où la Commission européenne décide la sortie de la France de la procédure pour déficit excessif ouverte contre elle en 2009. Une décision prise à la faveur de performances budgétaires enfin dans les clous européens et le respect du fameux 3% de déficit public autorisé par le traité de Maastricht (1er novembre 1993). De l’histoire ancienne. Presque de l’archéologie budgétaire, depuis que la crise de covid-19 a de nouveau contraint l’Etat à casser sa tirelire pour voler au secours des ménages, menacés de baisse de revenus, et des entreprises confrontées à un risque élevé de manque de liquidités.

Conséquence : l’enchaînement des budgets rectificatifs. Quatre en tout depuis le début de l’année 2020. Et 64 milliards de dépenses budgétaires supplémentaires auxquels s’ajoute encore une enveloppe de 20 milliards votée dans le cadre du 4ème collectif budgétaire, approuvé en octobre dernier par le Parlement. Avec à la clé, une dette publique qui a déjà bondi de près de 200 milliards d’euros au deuxième trimestre 2020, pour s’établir à 2 638 milliards d’euros, soit 114% du produit intérieur brut (PIB). En fin d’année, l’addition salée devrait atteindre 119,8% du PIB, contre 99,8% un an plus tôt.

 

Avait-on d’autres solutions que de laisser filer les déficits et la dette ? Une question qui en appelle une jumelle : l’intervention de l’Etat a-t-elle les effets escomptés ?

Première observation : la France n’est pas la seule à avoir dégainé massivement l’arsenal budgétaire. Les principaux pays de la planète ont fait de même, à l’instar des 2 000 milliards de dollars dégagés par l’administration américaine en mars dernier, et les 130 milliards décidés par la chancelière allemande, Angela Merkel quelques semaines plus tard.

Dans l’hexagone, les efforts combinés du chômage partiel, des reports de charges sociales, du fonds de solidarité et du prêt garanti par l’Etat (PGE) n’ont certes pas endigué le raz-de-marée commercial provoqué par la pandémie, mais ils ont permis à un grand nombre d’entreprises et de ménages de surnager.

Un chiffre et un seul montre l’efficacité de cette thérapie de choc : alors que la France enregistrait encore 4 200 défaillances d’entreprises l’an dernier, malgré une croissance soutenue, ce nombre reste contenu à 2 300 par mois en 2020, selon Altares. La stratégie gouvernementale a ainsi permis à des entreprises fragilisées de se maintenir jusqu’à présent. Même chose ou presque pour l’emploi : le taux de chômage ayant même atteint un point bas de 7,1% au deuxième trimestre, avant de remonter mais à un rythme qui n’est toujours pas exponentiel.

La fourmi pourrait bien rétorquer à la cigale que ce « quoi qu’il en coûte » reste à moyen terme une voie sans issue et que lorsque la dette publique flambe, sa facture devra être réglée tôt ou tard.

La réalité est un peu différente. Pourquoi ?

D’abord, parce que le coût de l’endettement public apparaît aujourd’hui très faible et qu’il n’y a pas de raison de penser que cette tendance pourrait s’inverser dans les toutes prochaines années. Ainsi, la France est-elle contrainte d’émettre de plus en plus d’emprunts d’Etat (pour le refinancement de son stock de dettes arrivant à échéance, mais aussi à cause de son déficit), avec un montant d’obligations assimilables du Trésor (OAT) supérieur aux recettes fiscales nettes : environ 260 milliards d’euros pour les premiers contre à peine 250 milliards pour les secondes, fortement amputées par la crise. Mais le service de la dette ne devrait cette année pas dépasser 35,8 milliards, moins encore qu’il y a un an (38,1 milliards) du fait de taux d’intérêt plus bas encore, sous l’effet de l’action de la Banque centrale européenne (BCE).

Or, ces taux d’intérêt sont appelés à restés durablement bas du fait d’une épargne abondante, d’investissements des entreprises restant contraints et d’une politique monétaire qui ne saurait s’inverser sous peine d’étrangler les Etats qui seraient alors confrontés à un « effet boule de neige » si le taux d’intérêt devaient remonter.

Il y a une seconde raison de ne pas céder aujourd’hui aux sirènes de ceux qui appellent déjà à un retour à l’orthodoxie budgétaire : la structure de nos créanciers a été modifiée ces dernières années.

La BCE qui ne détenait que 2% de la dette publique française il y a dix ans en possède dix fois plus aujourd’hui (20%), comme c’est le cas en Italie et en Espagne (plus de 19%) et même chez notre voisin allemand (17,9%). Une structure de financement, avec un créancier public dominant, qui pourra le moment venu poser la question d’une annulation possible de la dette détenue par la BCE…

Tant que la Banque de Francfort interviendra massivement dans l’économie européenne, comme elle le fait aujourd’hui, les Etats n’auront pas à s’alarmer outre mesure de la soutenabilité de leurs finances publiques. Or, Christine Lagarde n’a cessé de répéter au cours des derniers jours que la BCE prendrait encore de nouvelles disposition lors de la prochaine séance du conseil de la politique monétaire, le 10 décembre prochain. De quoi se rassurer, surtout quand on sait que même le Fonds monétaire international (FMI) a explicitement encouragé le président Macron à « continuer à apporter un soutien public à l’activité » selon les propres termes de son économiste, Jeffrey Franks, suggérant que ce n’est que dans un second temps que la question de l’équilibre des finances publiques devrait se poser.

Il ne s’agit évidemment  pas d’être irresponsable et de reculer d’un temps infini les initiatives en vue de ramener l’écart entre recettes et dépenses publiques à un niveau raisonnable. L’économiste libéral Ludwig Von Mises avait l’habitude de résumer cet enjeu par cette formule allégorique : « brûler ses meubles n’est pas forcément une bonne méthode pour chauffer son logis ». Mais quand le logis risque lui-même de prendre feu, l’Etat n’a pas d’autre alternative que celle d’éteindre l’incendie…

A court et moyen terme, la meilleure stratégie est de déverser des tonnes d’eau sur la maison qui flambe. Avec l’espoir de relancer plus vite l’économie et de renouer avec une croissance, qui réduira d’autant la pression qui s’exerce sur les comptes publics.

Que la fourmi se console : le gouvernement, par la voix de son ministre des comptes publics, Olivier Dussopt, a déjà indiqué ces derniers jours sa volonté d’installer un groupe d’experts chargé d’installer un plan de rééquilibrage des finances publiques à moyen terme. Cela rappelle l’époque où le ministre de l’Economie du moment, un certain Thierry Breton, avait alors chargé le président du conseil de surveillance de BNP Paribas, Michel Pébereau, de « définir les orientations nécessaires pour assurer le redressement de nos finances publiques » (19 juillet 2005). Avec les résultats qu’on connaît.

 

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