Son nom est depuis quelques temps sur toutes les lèvres. Le Bitcoin vient récemment de dépasser la barre des 11 000 USD, contre un cours à près de 1 000 USD en janvier, soit une appréciation plus de 1 000 % sur l’année. La croissance exponentielle du prix du Bitcoin alimente les craintes concernant un risque de valorisation excessive, ou de bulle spéculative. Plusieurs éminents économistes, notamment le prix Nobel d’économie français Jean Tirole, s’interrogent quant à la nature et l’utilité sociale du Bitcoin.

Comment caractériser le Bitcoin ? Procédons par élimination. Premièrement, contrairement aux actions classiques, il s’agit d’un actif qui ne verse pas de dividendes. Il est donc impossible d’en estimer une juste valorisation au sens financier. Son prix repose essentiellement sur la confrontation entre l’offre, relativement rigide (21 millions d’unités à terme), et la demande. La récente appréciation du cours du Bitcoin correspond à une explosion de la demande. Le mécanisme qui entretient cette demande résulte principalement du fait que les investisseurs achètent du Bitcoin, poussant ainsi son prix à la hausse, en espérant que son prix sera supérieur dans le futur : cela correspond à une « bulle rationnelle ». Cependant, les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. La Banque de France a d’ailleurs mis en garde les investisseurs contre un risque sévère de perte en capital.


Deuxièmement, il convient de rappeler que les monnaies traditionnelles ne versent pas de dividendes et constituent également une « bulle ». Un billet de 50 euros n’ayant aucune valeur intrinsèque, la seule valeur qu’on lui accorde dépend de notre niveau de certitude quant à la confiance que les autres utilisateurs lui attribuent. En ce sens, il y a deux manières de faire en sorte qu’une monnaie émerge et soit acceptée. Soit un Etat souverain l’impose de manière unilatérale et lui apporte une garantie crédible, soit celle-ci résulte d’un effet de réseau : j’utilise le Bitcoin, car je suis confiant que les autres reconnaissent sa valeur et l’utilisent, car ils sont confiants que les autres reconnaissent sa valeur et l’utilisent, etc.

Ces effets de réseau expliquent l’émergence et la domination de certains réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram. Le Bitcoin se distingue en ce sens des autres « crypto-monnaies » et semble être la première à avoir passé un stade en termes de masse critique, ce qui assoit sa légitimité.

Néanmoins, il y a peu de chances que le Bitcoin devienne une monnaie comme l’euro ou le dollar. Les trois fonctions d’une monnaie sont la fonction d’échange, de réserve de valeur et d’unité de mesure. Le prix du Bitcoin est par essence trop volatile pour assurer la fonction d’échange ou d’unité de mesure. En effet, la demande de Bitcoin varie avec le cycle économique ou le sentiment des investisseurs, mais l’offre est relativement fixe car il n’y a pas d’organisme central chargé de réguler la quantité de Bitcoin en circulation. L’ajustement se fait donc entièrement par les prix. Or, il semble que la stabilité des prix soit une des conditions nécessaires pour qu’une monnaie perdure dans le temps : qui souhaiterait être payé, ou s’endetter, dans une monnaie dont la valeur future est dangereusement incertaine ?

Troisièmement, le Bitcoin est-il similaire à de l’or électronique ?

L’or a assez peu de valeur intrinsèque, et est désormais rarement utilisé comme moyen de paiement. Par ailleurs, comme pour l’or, la quantité maximale en circulation de Bitcoin est (en théorie) limitée, ce qui lui assure une certaine rareté. Enfin, l’émission de Bitcoin est issue d’un processus de « mining » (la résolution de problèmes mathématiques complexes par des ordinateurs personnels), un terme qui fait écho aux chercheurs d’or. La comparaison semble raisonnable. Quelles sont les limites potentielles de cette comparaison ?

Tout d’abord, la consommation en électricité du Bitcoin est gargantuesque. Elle dépasse aujourd’hui la consommation en électricité d’un pays comme le Maroc. Le problème mathématique permettant de produire des unités supplémentaires de Bitcoin est de plus en plus compliqué à résoudre et nécessite donc une consommation accrue d’électricité. Le prix du Bitcoin doit donc s’ajuster à la hausse afin que les récents producteurs de Bitcoin rentrent dans leurs coûts. A terme, certains « mineurs » de Bitcoin pourraient faire défaut si l’augmentation du cours du Bitcoin n’est pas suffisante pour couvrir les frais engagés pour produire ces Bitcoins, ce qui alimenterait un retournement de sentiment et éventuellement une chute massive du prix du Bitcoin. Les effets psychologiques restent cependant très difficiles, voire impossibles, à quantifier.

Ensuite, une fois la quantité de Bitcoin produite, le prix des transactions ne sera plus subventionné par la production de Bitcoin mais devra être supportée par les parties effectuant la transaction. Cela limite de fait l’usage du Bitcoin pour les transactions à faible montant, mais pas nécessairement pour les transactions à montant élevé. Cela ne remet pas fondamentalement en cause la comparaison avec l’or.

Risque technologique

Par ailleurs, la quantité en circulation est seulement limitée en théorie, car rien n’empêche ses créateurs d’augmenter la limite de manière imprévue, mais surtout, car le nombre de concurrents du Bitcoin n’est pas limité. Le nombre de concurrents de l’or n’est lui non plus pas limité. Toutefois, une autre « crypto-monnaie » plus efficiente, moins gourmande en énergie, ou dont les propriétés sembleraient plus intéressantes que celles du Bitcoin (qui reste au passage assez peu compris par la plupart de ses détenteurs) pourrait prendre la place du Bitcoin. Le risque technologique n’est donc pas négligeable.

Enfin, l’or est supporté et détenu par des banques centrales ou des organisations internationales, ce qui lui donne une certaine légitimité institutionnelle. Il semble cependant peu probable que les banques centrales acceptent d’utiliser le bitcoin comme unité de réserve, mais cela est-il suffisant pour porter préjudice à l’essor du Bitcoin comme réserve électronique ?

S’il reste difficile d’évaluer la contribution sociale du Bitcoin, ou d’imaginer la place qu’il pourrait occuper à terme, l’essor récent de ces « crypto-monnaies » présente néanmoins certains bénéfices. Il permet notamment d’analyser et de comprendre la technologie sur laquelle repose ces innovations, la « Blockchain », qui pourrait permettre le développement de transactions financières sécurisées à moindre coût, voire de monnaies virtuelles par les banques centrales, si celles-ci acceptent d’embrasser ce changement technologique.

Article rédigé par Julien Acalin, BSI Economics